Entre défense, déontologie et procès équitable : pourquoi le rôle de l’avocat est-il encore mal compris ?
Au cœur du métier d’avocat se trouve une distinction fondamentale : défendre un justiciable ne signifie jamais adhérer à ses actes.
C’est précisément ce malentendu, ancien mais toujours vivace, qui nourrit l’expression « défendre l’indéfendable » et continue d’interroger la place de l’avocat dans notre État de droit.
La défense est une mission légale et institutionnelle rigoureusement encadrée. En France, l’article 1er du Règlement Intérieur National (RIN) de la profession d’avocat rappelle les principes cardinaux : l’avocat exerce ses fonctions avec « dignité, conscience, indépendance, probité et humanité ». Le RIN consacre également l’avocat comme le « confident nécessaire du justiciable ».
Par sa seule présence, l’avocat garantit les principes fondamentaux du procès :
- Le respect des droits de la défense ;
- Le respect absolu du principe du contradictoire (article préliminaire du Code de procédure pénale) ;
- La garantie d’un procès équitable, protégé par l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH).
Comme le rappelait solennellement Robert Badinter lors de son discours historique pour l’abolition de la peine de mort devant l’Assemblée nationale en 1981 : « une justice qui tue » est une justice qui abdique ses valeurs et fragilise les fondements de l’État de droit. Pourtant, l’actualité des dossiers sensibles expose les avocats à une confusion de plus en plus agressive de l’opinion publique entre la défense d’un justiciable et l’adhésion aux actes qui lui sont reprochés.
À retenir
- Le rôle de l’avocat relève d’une mission déontologique stricte : défendre ne signifie jamais cautionner.
- Les droits de la défense et le contradictoire constituent des garanties fondamentales du procès équitable.
- L’histoire du barreau montre que les avocats ont toujours été confrontés à la suspicion lorsqu’ils défendent des causes impopulaires.
- Les plateformes de réseaux sociaux et les chaînes d’information en continu accentuent aujourd’hui la confusion entre l’avocat et son client.
- « Projet de loi sur la justice criminelle et le respect des victimes (dit « SURE »), actuellement en cours d’examen parlementaire. »
Défendre : une mission déontologique avant d’être une posture
La question de la défense ne saurait être réduite à un cas de conscience ou à un choix moral individuel. Dans son étude doctrinale « L’éthique de l’avocat pénaliste » publiée dans Les Cahiers de la Justice (Dalloz, 2020), le magistrat et chercheur Antoine Ortin démontre que la défense s’inscrit dans une mission d’intérêt général. Elle est structurée par des piliers intangibles : loyauté, indépendance, secret professionnel absolu et protection des droits fondamentaux du justiciable.
L’avocat n’a pas pour mission de dire le droit ou de rendre la justice ; il est le garant de l’équilibre de la balance. Il veille à ce que la vérité judiciaire émerge exclusivement dans le respect d’un cadre procédural équitable. Comme l’affirme régulièrement le Conseil national des barreaux (CNB), « l’avocat est un acteur essentiel et indispensable de l’État de droit ».
Cette réalité rejoint la pensée du philosophe Paul Ricœur dans son ouvrage majeur Le Juste (Éditions du Seuil) : l’institution judiciaire et la présence du tiers défenseur existent précisément pour faire écran, afin que la justice ne soit jamais abandonnée à la seule immédiateté de l’émotion, à la vindicte populaire ou à la vengeance privée.
Le regretté ténor du barreau Henri Leclerc a incarné toute sa vie cette dimension haute de la profession. Dans un entretien accordé aux Cahiers de la Justice, il résumait ainsi son sacerdoce :
« Être avocat, c’était défendre les droits, c’était aussi agir politiquement. »
Quand le pénaliste devient lui-même suspect
« Comment faites-vous pour défendre des coupables ? »
Cette interrogation, que chaque avocat a subie au moins une fois, souffre d’une méconnaissance des règles judiciaires. Dès 2004, sur son blog pionnier Journal d’un avocat, Maître Eolas signait un billet d’anthologie intitulé « Comment faites-vous pour défendre des coupables ? ». Il y rappelait un truisme juridique fondamental : l’avocat ne défend ni un crime, ni un délit, mais les droits d’un justiciable au nom de la présomption d’innocence et du droit à un procès équitable.
Si cette confusion est ancienne, elle est aujourd’hui démultipliée par plusieurs facteurs structurels :
- La viralité des réseaux sociaux où l’indignation numérique fait office de sentence ;
- La personnalisation et l’hyper-scénarisation des avocats dits « médiatiques » ;
- La difficulté croissante à distinguer ce qui relève de l’accusation et ce qui relève de la culpabilité établie par un tribunal.
Dans une analyse fine intitulée « L’avocat pénaliste entre fiction et réalité », le cabinet Doranges Avocat met en exergue ce biais de perception : l’imaginaire collectif continue de fantasmer le pénaliste comme une figure ambiguë, mercenaire ou complice, une image largement façonnée par les fictions et les talk-shows plutôt que par la réalité quotidienne des cabinets.
Éric Dupond-Moretti a théorisé ce mécanisme d’assimilation pervers dans son ouvrage Bête noire (coécrit avec Stéphane Durand-Souffland, Éditions Michel Lafon). L’ancien avocat y décrit comment le défenseur finit par devenir, aux yeux du public, le prolongement symbolique et physique de la monstruosité de l’acte commis par son client.
Cette pression n’est pas seulement intellectuelle ou morale : elle génère un risque réputationnel majeur pour les cabinets, voire des menaces directes sur l’intégrité physique des confrères. De grandes figures du barreau comme Jacques Vergès, Éric Dupond-Moretti, Hervé Temime ou Henri Leclerc ont tous éprouvé, à des degrés divers, cette violence systémique où la personne de l’avocat est amalgamée à celle de son client.
De Barbie à Merah : ces procès où la défense a été mise au pilori
Pour comprendre la violence de cet amalgame, il suffit de se pencher sur les grands dossiers de l’histoire judiciaire française, où le rôle de l’avocat a heurté de plein fouet l’opinion publique :
- L’affaire de Bruay-en-Artois (1972) : Dans le climat de lutte des classes des années 70, un notaire local est accusé du meurtre d’une jeune fille. Porté par une presse d’extrême gauche qui réclame la tête du « bourgeois », le public a déjà condamné l’homme avant son procès. Pour avoir exigé le respect de la présomption d’innocence et contesté l’instruction, Me Robert Badinter subit un lynchage médiatique inédit. Son client sera finalement innocenté par un non-lieu.
- Le procès de Christian Ranucci (1976) : Accusé du rapt et du meurtre d’une enfant, Ranucci encourt la peine de mort dans une ambiance de vindicte populaire électrique. Pour entrer dans le palais de justice d’Aix-en-Provence, Me Henri Leclerc et ses confrères doivent traverser une foule haineuse qui leur crache dessus et les insulte, leur reprochant de vouloir « sauver un monstre ».
- Le procès de Klaus Barbie (1987) : Face aux crimes contre l’humanité de l’ancien chef de la Gestapo lyonnaise, Me Jacques Vergès choisit d’appliquer sa « stratégie de rupture ». En dénonçant une indignation historique sélective et en attaquant le passé colonial de la France, l’avocat devient la cible d’une réprobation morale internationale absolue, illustrant la frontière ténue entre défense judiciaire et tribune politique.
- Le procès d’Abdelkader Merah (2017) : Jugé pour complicité dans les attentats terroristes commis par son frère Mohamed, l’accusé est défendu par Me Éric Dupond-Moretti. Ce dernier fait alors l’objet de menaces de mort quotidiennes et doit plaider sous haute protection policière, l’opinion publique assimilant directement la défense du frère d’un terroriste à une forme de complicité idéologique.
Défendre ne veut pas dire approuver
Pour les praticiens du droit, ce postulat est un préalable absolu. Henri Leclerc martelait lors de ses conférences que les garanties procédurales ne sauraient être à géométrie variable, ni dépendre de la popularité ou de l’abjection supposée d’un accusé.
Ce principe fait écho aux fondements du droit pénal moderne posés par Cesare Beccaria dans son traité de 1764, Des délits et des peines : une justice n’est légitime que si elle applique des règles de procédure universelles, intangibles et protectrices, y compris pour le pire des criminels.
Le nœud du problème contemporain est d’ordre démocratique : la société accepte la défense comme un concept abstrait et lointain, mais la rejette dès qu’elle s’incarne dans des figures socialement marginalisées ou accusées de crimes odieux. L’avocat est désormais sommé de se justifier publiquement :
- D’avoir accepté d’ouvrir le dossier ;
- D’avoir osé plaider la relaxe ou des circonstances atténuantes ;
- D’avoir, tout simplement, porté la voix de l’accusé dans l’enceinte du tribunal.
Cette mise en cause de l’avocat n’est pas nouvelle. Des affaires comme celles de Christian Ranucci, Klaus Barbie ou Abdelkader Merah montrent qu’elle accompagne depuis longtemps les dossiers les plus sensibles.
Cette évolution traduit un déplacement préoccupant : la critique ne porte plus uniquement sur la stratégie de défense ou sur la plaidoirie, mais parfois sur la légitimité même d’exercer la défense dans certains dossiers.
Le projet de loi SURE : un révélateur des tensions autour des droits de la défense
Les récents débats autour du projet de loi sur la justice criminelle et le respect des victimes, initialement présenté sous l’acronyme SURE, ont agi comme un puissant révélateur des lignes de fracture au sein de la profession. Déposé au Sénat en mars 2026 puis transmis à l’Assemblée nationale après son adoption avec modifications, ce texte suscite de nombreuses interrogations au sein du barreau.
Plusieurs confrères et personnalités du barreau, à l’instar de Me Michèle Bauer ou de Me Roulot, sont montés au créneau pour alerter les parlementaires et l’opinion sur les risques d’un détricotage progressif des droits fondamentaux de la défense dans les procédures criminelles.
Dans ses billets de blog professionnel, Me Michèle Bauer pointe avec acuité plusieurs dérives :
- La volonté d’accélérer le traitement de certaines procédures pénales, soulève des interrogations sur la préservation des droits de la défense.
- La portion congrue laissée au contradictoire lors des phases préliminaires ;
- La rupture manifeste de l’équilibre des armes au sein de la justice criminelle.
De son côté, Me Roulot dénonce le prisme de l’«efficacité pénale» et du rendement managérial, logiques comptables qui se déploient au détriment direct des garanties constitutionnelles et conventionnelles du justiciable.
Ces mobilisations syndicales et doctrinales démontrent que la mission de l’avocat a changé d’échelle : il ne s’agit plus seulement de défendre un individu, mais bien de sanctuariser la règle de droit elle-même.
Le « procès de rupture » : défendre ou politiser la défense ?
Le concept théorisé par Jacques Vergès dans son célèbre ouvrage De la stratégie de la rupture (Éditions de Minuit) demeure une référence incontournable de la sociologie judiciaire. Cette stratégie consistait à rejeter la légitimité même du tribunal et de l’État pour transformer l’enceinte judiciaire en une tribune de contestation politique.
Si cette méthode a nourri le mythe du pénaliste « sulfureux » et de l’avocat de combat, elle interroge aujourd’hui les limites éthiques de notre pratique :
- Jusqu’où peut aller le curseur d’une stratégie de défense sans desservir les intérêts du client ?
- Où se situe la frontière déontologique entre la défense judiciaire et l’exercice de pure communication de crise ?
- L’omniprésence des caméras et des réseaux sociaux dénature-t-elle l’essence même du rôle de l’avocat ?
Ces questions prouvent que la réflexion sur « l’indéfendable » n’est pas qu’une posture défensive face au grand public, mais un véritable débat interne sur l’évolution de nos pratiques professionnelles.
Une question profondément politique
Le procès fait à la défense dépasse le strict périmètre du droit pénal. C’est une question éminemment politique et constitutionnelle : quelle place une démocratie libérale accepte-t-elle d’accorder à un contre-pouvoir textuel lorsque celui-ci heurte frontalement la sensibilité ou la morale de l’opinion publique ?
Cette problématique fait écho aux analyses de la philosophe Hannah Arendt (notamment dans Condition de l’homme moderne) sur la fragilité des institutions face aux mouvements de foule guidés par l’émotivité pure. Elle valide les alertes récurrentes de nos institutions représentatives concernant :
- L’étranglement des contre-pouvoirs institutionnels ;
- La dictature du scoop et la pression médiatique sur les magistrats et les enquêteurs ;
- L’hypermédiatisation destructrice du secret de l’enquête ;
- Le mépris du « temps long », indispensable à une instruction de qualité.
Dans cet écosystème sous tension, la robe d’avocat revêt une dimension démocratique essentielle : l’avocat fait office de rempart contre l’arbitraire. Les écrits de Badinter, les combats de Leclerc ou les témoignages de Dupond-Moretti concordent sur ce point : juger de la solidité d’une démocratie impose de mesurer la liberté qu’elle laisse aux avocats de défendre ceux qu’elle rejette le plus.
Conclusion
Les attaques contre le droit de la défense ne datent pas d’hier. Toutefois, à l’ère de la polarisation algorithmique et de l’information en continu, ces tensions traduisent une crise de foi démocratique. Défendre l’indéfendable, c’est rappeler à la société que la justice ne peut s’affranchir de ses propres règles sans se renier elle-même.
Points clés à retenir
- Mission déontologique : L’avocat est lié par le RIN. Défendre un homme n’est pas cautionner son acte.
- Biais technologique : Les réseaux sociaux créent un amalgame dangereux entre la robe et le box des accusés.
- Projet de réforme pénale : plusieurs représentants du barreau alertent sur les conséquences potentielles de certaines mesures envisagées pour l’équilibre des droits de la défense.
- Exemples marquants : De l’affaire de Bruay-en-Artois au procès Merah, l’histoire prouve que la défense requiert un courage humain et institutionnel face à la foule.
- Héritage de la rupture : La stratégie de Vergès questionne encore la frontière entre arène médiatique et défense judiciaire.
- Enjeu de civilisation : Le sort réservé à la défense est le baromètre de la santé de nos contre-pouvoirs démocratiques.
Articles Sources
- ortin-2020-lethique-de-lavocat-penaliste-de-e-rude-antoine.pdf - https://ortin-2020-lethique-de-lavocat-penaliste-de-e-rude-antoine.pdf/
- lapeniche.net - https://www.lapeniche.net/mort-de-robert-badinter-hommage-a-une-lumiere-eternellement-incandescente/
- michelebaueravocatbordeaux.fr - https://michelebaueravocatbordeaux.fr/loi-sure-6-dangers-pour-les-victimes-et-la-justice-criminelle-me-michele-bauer-avocate-penal-bordeaux/
- doranges-avocat.fr - https://www.doranges-avocat.fr/lavocat-penaliste-entre-fiction-et-realite
- roulot-avocat.fr - https://roulot-avocat.fr/plaider-coupable-criminel-loi-sure-victimes/
- maitre-eolas.fr - https://www.maitre-eolas.fr/post/2004/04/18/15-comment-faites-vous-pour-defendre-des-coupables
- dounon-avocat.fr - https://dounon-avocat.fr/avocat-commis-doffice-statut-meconnu/
- cydroit.cyu.fr - https://cydroit.cyu.fr/actualites-cy-droit/conference-henri-leclerc-les-droits-de-la-defense
- droit.cairn.info - https://droit.cairn.info/revue-les-cahiers-de-la-justice-2019-1-page-147?lang=fr&
- www2.assemblee-nationale.fr - https://www2.assemblee-nationale.fr/decouvrir-l-assemblee/histoire/grands-discours-parlementaires/robert-badinter-17-septembre-1981
Historique de l’article
Notre équipe met régulièrement à jour les contenus de Justifit afin de garantir des informations claires, actuelles et utiles au plus grand nombre.


