[Interview] La charge émotionnelle de l’avocat pénaliste : comment Maître José Delfont apprivoise la pression des procès

Défendre des victimes, accompagner des accusés et affronter des procès criminels : Maître José Delfont raconte la réalité émotionnelle du droit pénal.

Défendre une victime d’assassinat, accompagner une personne accusée d’un crime ou plaider dans un dossier où l’on croit profondément à l’innocence de son client : le quotidien d’un avocat pénaliste est bien loin des clichés.

Derrière la technicité du droit se cachent des émotions, des responsabilités et une pression constante. Avocat au barreau de Rouen depuis 2010, professeur associé à l’université et praticien du droit pénal et du préjudice corporel, Maître José Delfont a exploré presque toutes les facettes du pénal.

Pour Maîtrise, il revient sur son parcours, la place de l’émotion dans son métier, les dossiers qui l’ont marqué et ce que quinze années de pratique lui ont appris sur la nature humaine.

À retenir

Pour Maître José Delfont, la charge émotionnelle fait partie intégrante du métier d’avocat pénaliste. L’enjeu n’est pas de la supprimer, mais d’apprendre à la maîtriser pour mieux défendre ses clients.

  • L’émotion peut devenir une force lorsqu’elle est maîtrisée ;
  • La pression constitue parfois un moteur de performance ;
  • Le droit à la défense demeure essentiel, même dans les affaires les plus graves ;
  • Le pénal offre une compréhension unique de la nature humaine ;
  • Le travail reste la meilleure arme face au doute.

Du concours d’éloquence aux dossiers criminels : un parcours construit sur le terrain

Maître José Delfont n’est pas devenu pénaliste par un plan de carrière parfaitement tracé. Ses premiers pas au barreau ont été marqués par le hasard des concours, les commissions d’office et une plongée rapide dans des dossiers criminels particulièrement lourds.

Justifit : Comment êtes-vous devenu pénaliste ?

Maître José Delfont :

« Je suis avocat depuis 2010 et, parallèlement, professeur associé à l’université. J’ai développé le droit pénal un peu par le hasard des concours. Le concours d’éloquence que j’ai remporté a fait que j’ai été désigné très vite sur des commissions d’office pour des dossiers assez importants, assez graves, assez lourds. »

À ses débuts, il se retrouve confronté à des affaires criminelles sans avoir encore l’expérience nécessaire pour les aborder sereinement.

« On n’a aucune expérience et on est catapulté dans des affaires criminelles. On a l’impression que le monde nous tombe dessus. Donc, quand on est jeune, on ne dort pas, on travaille et on arrive à s’en sortir. »

Au fil des années, son activité évolue. Il intervient aujourd’hui largement aux côtés des victimes, tout en continuant à défendre des personnes mises en cause.

« Ce sont un peu les clients qui vous spécialisent. Depuis, je suis plutôt côté victime en pénal. Et parallèlement, j’ai développé le préjudice corporel, donc la réparation pour les victimes d’infractions. »

Cette évolution lui semble cohérente avec sa pratique.

« Je me suis rendu compte que les victimes n’étaient pas toujours bien traitées. En tout cas, elles avaient souvent le sentiment de passer au second plan. Le rôle de l’avocat dans la défense des victimes est aussi essentiel. »

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Comment l’émotion s’invite dans les procès pénaux

Le droit pénal confronte l’avocat à des situations humaines extrêmes. La douleur des victimes, la violence des faits, l’angoisse des accusés ou le poids d’un verdict ne peuvent pas être totalement tenus à distance.

Justifit : Existe-t-il des dossiers plus difficiles à porter émotionnellement que d’autres ?

Maître José Delfont :

« Bien sûr. La dimension émotionnelle peut aussi être dans nos démonstrations, dans nos plaidoiries. À l’audience pénale, on est parfois amené à cultiver l’émotion, surtout aux assises, en présence des jurés. »

Pour lui, l’émotion n’est pas incompatible avec la rigueur. Elle peut même renforcer une plaidoirie lorsqu’elle reste sincère.

« J’essaie toujours de trouver un angle où je suis sincère. Comme j’ai une nature plutôt émotive, quand quelque chose me touche, je pense que c’est assez communicatif. »

Mais cette émotion doit rester sous contrôle.

« Il m’arrive d’être submergé par l’émotion quand la dimension humaine est très forte, quand les enjeux sont très lourds. Mais il ne faut pas que cela obscurcisse le jugement. Si l’on prend un avocat, c’est aussi parce qu’il a une forme de distance par rapport aux faits. »

À noter :
L’émotion peut nourrir la force d’une plaidoirie, mais elle ne doit jamais remplacer l’analyse juridique ni la stratégie de défense.

Prendre de la distance sans se couper de l’humain

La difficulté, pour un avocat pénaliste, consiste à rester suffisamment proche pour comprendre, mais suffisamment distant pour défendre efficacement.

Justifit : Comment prenez-vous de la distance face à certaines situations humaines particulièrement difficiles ?

Maître José Delfont :

« Ce n’est jamais facile. On ne peut pas cloisonner totalement son esprit ou son cœur. Mais avec l’expérience, on apprend à se connaître. On connaît ses faiblesses, on connaît ses forces. Et parfois, ce qu’on voyait comme une faiblesse devient une force. »

Pour lui, la sensibilité peut devenir une ressource professionnelle.

« Je pense que la sensibilité, quand elle est bien exploitée, peut être une ressource très forte. »

Reste une difficulté propre au métier : la frontière entre vie professionnelle et vie personnelle.

« Ce métier se prête mal au cloisonnement. Il est chronophage. On a toujours l’esprit focalisé sur les dossiers. C’est difficile de rentrer chez soi et de passer à ce que la vie apporte de meilleur. »

Avec le temps, il dit avoir appris à trouver des espaces de respiration.

« On arrive quand même à trouver des bulles de rêve, d’évasion, d’harmonie familiale. Même si l’on est souvent pollué, envahi par les dossiers. »

« Sous la pression, je m’épanouis »

Dans les procès pénaux, la pression est omniprésente. La liberté d’un client, la reconnaissance d’une victime ou l’avenir d’une famille peuvent se jouer dans une salle d’audience.

Justifit : Comment gérez-vous cette pression ?

Maître José Delfont :

« Sous la pression, je m’épanouis. Il y a des gens qui s’effondrent sous la pression. Moi, c’est plutôt un stimulant. »

L’avocat reconnaît ressentir du trac avant certaines prises de parole. Mais ce stress n’est pas un frein.

« J’ai un peu le trac quand je prends la parole. Ce n’est pas plus mal, parce que cela stimule. »

Pour lui, l’audience pénale implique aussi une forme de mise en danger.

« On ne risque jamais sa peau, mais on risque quand même la liberté ou l’honneur de son client. On risque aussi une déconfiture publique. »

Cette intensité nourrit son rapport au métier.

« J’ai besoin que les enjeux soient là, que le stress soit là, pour être une forme améliorée de moi-même. »

L’art oratoire : entre technique, spontanéité et travail

Maître José Delfont aime les mots. Son parcours est marqué par l’éloquence, mais il refuse l’idée d’une improvisation totalement spontanée.

Justifit : Votre goût pour l’art oratoire vous aide-t-il à gérer le stress ?

Maître José Delfont :

« J’ai beaucoup lu étant plus jeune et j’aime beaucoup les mots. J’aime la dimension artistique du métier, essayer d’aller chercher une forme esthétique dans la technique. »

L’improvisation existe, mais elle repose sur l’expérience et la préparation.

« L’improvisation n’est jamais réelle ni complète. Avec l’expérience, on a des filets intellectuels, des arguments déjà articulés autrement, que l’on reprend sous une forme nouvelle. »

C’est précisément ce mélange entre préparation et spontanéité qui rend le procès stimulant.

« Le procès est fait d’imprévus, d’événements qui peuvent surgir. Il vaut mieux compter sur ses ressources en improvisation et sur sa capacité à manœuvrer en fonction de l’adversaire. »

Peut-on défendre l’indéfendable ?

La question traverse toute la profession pénale. Pour Maître José Delfont, elle repose souvent sur une confusion : l’avocat ne défend pas un acte, il défend une personne et ses droits.

Justifit : Comment défend-on une personne accusée des faits les plus graves ?

Maître José Delfont :

« Déjà, cela présuppose qu’il y ait des dossiers indéfendables. Mais c’est indéfendable dans l’esprit de l’opinion publique. Au barreau, nous avons à peu près tous la conviction que tout le monde doit être défendu. »

Pour lui, plus les faits reprochés sont graves, plus les garanties doivent être fortes.

« Plus le crime est grave, plus le risque d’arbitraire est grand, et plus la nécessité d’être défendu est importante. »

Cette conviction s’enracine aussi dans la conscience du risque d’erreur judiciaire.

« Les erreurs judiciaires existent. Les personnes qui rendent la justice ont les fragilités de tout un chacun. Leur confier un pouvoir décisif impose donc que la défense soit forte. »

Avec les années, son rapport à certains dossiers a toutefois évolué.

« Je suis toujours convaincu que tout le monde doit être défendu. Mais il y a certains dossiers que je ne veux plus défendre personnellement. Cela ne veut pas dire que ces personnes ne doivent pas être défendues. Cela veut dire que je préfère ne plus être celui qui le fait. »

Bon à savoir :
Le droit à la défense est l’un des piliers de l’État de droit. Il s’applique à toute personne poursuivie, quelle que soit la gravité des faits reprochés.

Quand l’avocat est convaincu de l’innocence de son client

Certaines affaires pèsent plus lourd que d’autres. C’est notamment le cas lorsque l’avocat est convaincu de l’innocence de la personne qu’il défend.

Justifit : Certaines affaires vous ont-elles particulièrement marqué ?

Maître José Delfont :

« J’ai exploré presque toute la palette du pénal. J’ai eu des dossiers criminels lourds, aussi bien côté mise en cause que côté victime. »

Il évoque notamment un dossier d’assassinat encore en cours.

« J’ai un dossier d’assassinat qui n’est pas encore sorti. Les faits sont anciens, plusieurs juges d’instruction se sont succédé et j’ai la conviction de l’innocence de la mise en cause. »

Si un procès devait avoir lieu, la pression serait immense.

« Si elle est renvoyée devant la cour d’assises pour assassinat, ce seront évidemment des nuits sans sommeil. Quand on est convaincu que la personne est innocente, c’est un fardeau supplémentaire. »

Les jeunes avocats sont-ils suffisamment armés face aux dossiers pénaux ?

Les commissions d’office exposent parfois de jeunes avocats à des dossiers très lourds. Maître José Delfont en a fait l’expérience.

Justifit : Les jeunes avocats ne manquent-ils pas parfois d’expérience pour défendre ce type de dossiers ?

Maître José Delfont :

« Certainement, parfois oui. C’est dommage que des clients essuient les plâtres et soient confrontés à un avocat qui manque d’expérience. »

Avec le temps, l’avocat apprend à mieux lire les situations, les juridictions et les rapports humains.

« Quand on est jeune, on est plein d’illusions. On plaide naïvement avec toute la ferveur dont on dispose. Avec l’expérience, on mesure davantage les limites de nos possibilités. »

Pour lui, la stratégie judiciaire ne repose pas seulement sur le droit, mais aussi sur une compréhension fine des personnalités, du contexte et du moment.

Ce que le droit pénal apprend sur la nature humaine

Après plus de quinze années de pratique, Maître José Delfont affirme ne pas ressentir d’usure émotionnelle. Au contraire, le pénal continue de nourrir sa curiosité.

Justifit : Avez-vous déjà ressenti une forme d’usure face à l’accumulation des dossiers ?

Maître José Delfont :

« Non. Je conserve une certaine fraîcheur. J’ai toujours l’impression d’être un peu débutant dans un procès. »

Cette curiosité tient à la diversité du métier.

« La nature humaine me fascine. À chaque fois, ma curiosité est renouvelée. »

Mais cette confrontation permanente aux drames humains laisse aussi une empreinte.

Justifit : Votre métier vous a-t-il appris des choses sur les autres et sur vous-même ?

Maître José Delfont :

« Oui, c’est certain. C’est un métier très riche, qui oblige à donner le meilleur de soi et à faire preuve d’une grande humilité. »

Les dossiers de préjudice corporel l’ont notamment confronté à la fragilité de l’existence.

« Au cabinet, on voit des gens tétraplégiques, des personnes qui se prennent des balles dans la tête, des vies qui basculent. On se rend compte que la vie peut vraiment basculer du jour au lendemain. »

Cette conscience transforme le regard porté sur le quotidien.

« Cela donne peut-être une intensité de volonté de vivre chaque instant. Mais cela peut aussi rendre plus vigilant, parfois presque paranoïaque, face aux dangers. »

Les conseils de Maître José Delfont aux jeunes avocats pénalistes

Face à un premier dossier difficile, Maître José Delfont ne croit pas aux recettes miracles. Sa réponse tient en un mot : travailler.

Justifit : Quel conseil donneriez-vous à un jeune avocat confronté à son premier dossier difficile ?

Maître José Delfont :

« Quand on est jeune, il faut une puissance de travail exceptionnelle. »

Il insiste aussi sur l’importance du repos avant les audiences décisives.

« Il faut dormir, surtout la veille d’une audience. Sinon, les idées ne viennent pas. L’intelligence n’est pas là. »

Mais le cœur de son conseil reste la préparation.

« Plus on travaille, plus on a confiance en soi. Plus on a le sentiment de maîtriser les choses, plus on sera bon. Il n’y a pas de secret. »

Selon lui, les avocats qui donnent une impression de facilité sont souvent ceux qui ont le plus travaillé.

« Tous ceux qui donnent l’illusion de la facilité sont des bourreaux de travail. Si les choses paraissent claires, c’est parce que le dossier a été assimilé. »

Conclusion

À travers son parcours, Maître José Delfont rappelle que le droit pénal ne se résume jamais à l’application de règles juridiques. C’est un métier profondément humain, où l’émotion, la rigueur et la responsabilité coexistent en permanence.

Entre pression, doute et engagement, l’avocat pénaliste apprend surtout à accompagner des femmes et des hommes dans certains des moments les plus difficiles de leur existence.

Les points clés à retenir

  • La sensibilité n’est pas incompatible avec l’exercice du droit pénal.
  • La pression peut devenir une source de motivation.
  • Tout justiciable doit pouvoir bénéficier d’une défense.
  • Certaines affaires marquent durablement une carrière.
  • Le pénal est une école permanente d’humilité.
  • Le travail demeure la clé de la réussite pour les jeunes avocats.

Historique de l’article

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11/06/2026 - Création de l’article par Marie Camille Clastot
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