[Interview] Défendre, comprendre, résister : la vision du métier d’avocat pénaliste de Maître Bruno Dayez après quarante ans de barreau

Défendre l’impopulaire, résister aux jugements hâtifs et préserver les droits fondamentaux : entretien avec Maître Bruno Dayez.

Défendre une personne accusée d’un crime ne signifie pas approuver ses actes. Pourtant, cette confusion continue d’alimenter les critiques adressées aux avocats pénalistes. Pour une partie de l’opinion publique, défendre l’auteur présumé d’une infraction revient à prendre son parti.

Dans un contexte où les réseaux sociaux favorisent les réactions instantanées et où certaines affaires se retrouvent jugées dans l’espace médiatique avant même leur issue judiciaire, des principes fondamentaux comme la présomption d’innocence ou les droits de la défense sont parfois mis à rude épreuve.

Avocat pénaliste belge depuis plus de quarante ans, auteur de nombreux ouvrages sur la justice, la prison et les droits de la défense, Maître Bruno Dayez s’est imposé comme l’une des voix les plus singulières du monde judiciaire francophone. Connu du grand public pour avoir assuré la défense de Marc Dutroux dans le cadre de l’exécution de sa peine, il a également développé une réflexion approfondie sur le rôle de l’avocat, la présomption d’innocence et la place de la défense dans une société de plus en plus marquée par l’émotion et l’instantanéité.

Pour Maîtrise, il revient sur les malentendus qui entourent encore la profession d’avocat, le regard porté sur ceux qui défendent l’impopulaire, l’influence de l’opinion publique dans les affaires judiciaires et les défis auxquels sont confrontés les pénalistes aujourd’hui.

À retenir

Pour Maître Bruno Dayez, l’avocat pénaliste ne défend jamais un crime mais une personne. Son rôle consiste à garantir les droits fondamentaux, à porter une parole humaine dans le procès et à rappeler que personne ne peut être réduit à ses actes.

  • Défendre n’est jamais cautionner ;
  • L’avocat ne se confond pas avec son client ;
  • La compréhension n’est pas l’excuse ;
  • Les réseaux sociaux favorisent les jugements instantanés ;
  • Le pénal exige résilience, indépendance et courage intellectuel.

« Le grand malentendu consiste à assimiler l’avocat à son client »

La défiance envers les avocats pénalistes n’est pas nouvelle. Mais selon Bruno Dayez, elle s’est amplifiée avec l’essor des réseaux sociaux et la disparition progressive des espaces de pédagogie autour de la justice.

Justifit : Quel est selon vous le plus grand malentendu qui entoure aujourd’hui le rôle de l’avocat ?

Maître Bruno Dayez :

« Mon cabinet a été entièrement tagué avec les mots : « Dayez pédophile ». Pourquoi ? Parce que je défends notamment des personnes poursuivies pour des faits de pédocriminalité. Pour certains, défendre ces individus revient à cautionner leurs actes. »

Cette expérience illustre ce que Bruno Dayez considère comme le plus grand malentendu entourant encore la profession d’avocat.

« Le grand malentendu consiste à assimiler l’avocat à son client. Beaucoup de personnes pensent encore que défendre quelqu’un revient à partager ses actes, ses convictions ou ses choix de vie.

Cette confusion est profondément ancrée dans l’imaginaire collectif. Elle s’explique notamment par une méconnaissance du fonctionnement réel de la justice. Aucun enseignement n’est institué sur les droits de la défense, sur la présomption d’innocence ou sur le doute raisonnable. Ces notions sont pourtant au cœur de notre démocratie.

À partir du moment où un dossier suscite une forte émotion, l’avocat devient parfois le réceptacle de la colère collective. Il finit par être perçu comme le complice de son client. »

L’avocat évoque également une séquence télévisée qui l’a particulièrement marqué.

« Lors d’une émission consacrée à Marc Dutroux, nos photographies avaient été placées côte à côte. Comme si nous étions une sorte de faux couple ou de faux jumeaux du crime. Cela illustre parfaitement cette confusion permanente entre l’avocat et la personne qu’il défend. »

Pour lui, cette assimilation démontre combien la fonction même de la défense reste encore mal comprise.

À noter :
Dans un État de droit, le droit à la défense ne dépend jamais de la gravité des faits reprochés.

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Quand la défense entre dans la sphère familiale

Certaines affaires dépassent largement le cadre professionnel et interrogent également les proches de ceux qui les défendent.

Justifit : Votre engagement dans certains dossiers a-t-il parfois suscité des interrogations au sein de votre famille ?

Maître Bruno Dayez :

« Il y a trente ans, j’avais été approché pour intervenir dans le dossier Dutroux lors du procès. J’étais alors relativement jeune et j’avais de très jeunes enfants. À l’époque, mon entourage s’y était fermement opposé. J’ai compris leurs inquiétudes et j’ai renoncé à intervenir.

Puis, trente ans plus tard, l’histoire m’a rattrapé. L’aumônier de la prison m’a demandé d’assister Marc Dutroux dans le cadre de l’exécution de sa peine. Cette fois, le contexte était totalement différent. Mes enfants étaient devenus adultes. Ma femme est philosophe. Toute ma famille a soutenu cette décision. »

« Comprendre n’est pas juger »

Pour Bruno Dayez, l’une des spécificités du métier d’avocat pénaliste réside dans sa proximité avec les justiciables.

Justifit : Qu’est-ce qui distingue le regard de l’avocat du regard porté par l’opinion publique ?

Maître Bruno Dayez :

« L’opinion publique regarde souvent un acte. L’avocat cherche à comprendre le chemin qui a conduit à cet acte. Notre travail consiste à rappeler qu’une personne demeure toujours plus complexe que l’infraction qui lui est reprochée. Même lorsqu’elle a commis des faits graves, elle reste un être humain. 

Nous sommes les dépositaires de confidences. Nous découvrons des parcours de vie, des blessures, des fragilités et parfois des drames dont personne n’a connaissance.Cette proximité ne nous conduit pas à excuser ce qui a été commis. Elle nous oblige à comprendre la personne qui se trouve derrière les faits.

Je crois profondément à cette formule : comprendre, c’est ne pas juger.»

Justifit : Cette proximité avec vos clients est-elle parfois difficile à expliquer au grand public ?

Maître Bruno Dayez :

« Les gens confondent souvent solidarité et adhésion. Je ne tutoie pas mes clients. Je ne suis pas leur ami. Je ne leur tape pas dans le dos. En revanche, je suis solidaire d’eux parce que je suis leur avocat. La relation que nous entretenons est particulière parce qu’elle repose sur la confiance, la confidence et le secret professionnel. Cette proximité est souvent interprétée comme une forme de complicité. C’est une erreur. »

« Les pénalistes savent qu’ils auraient pu être à la place de leurs clients »

Justifit : Votre pratique a-t-elle changé votre regard sur les personnes que vous défendez ?

Maître Bruno Dayez :

« Je suis issu d’un milieu intellectuel relativement privilégié. Rien ne me destinait particulièrement à fréquenter quotidiennement les tribunaux ou les prisons. Lorsque j’ai commencé à exercer, notamment dans le cadre de l’aide juridique, j’ai rencontré des personnes que je n’aurais probablement jamais croisées dans une autre vie professionnelle.

Cette expérience m’a appris quelque chose d’essentiel : nous surestimons souvent la part de mérite dans nos trajectoires personnelles. Comme les pompiers sont des pyromanes qui s’ignorent, les pénalistes savent qu’ils auraient pu être à la place de leurs clients. »

« Les hasards de l’existence, les blessures, les accidents de parcours jouent un rôle immense dans les destins humains. Cette conscience nourrit naturellement une forme de compassion. Pas une compassion naïve ou aveugle. Une compassion lucide. »

Bon à savoir :
Comprendre un parcours ne signifie jamais nier la responsabilité individuelle. Il s’agit simplement de refuser les jugements simplistes.

Les réseaux sociaux ont-ils changé notre rapport à la justice ?

Justifit : Les réseaux sociaux ont-ils modifié notre rapport à la justice ?

Maître Bruno Dayez :

« Les réseaux sociaux sont devenus une formidable caisse de résonance de l’émotion. Le problème n’est pas que chacun puisse s’exprimer. Le problème est que l’instantanéité favorise les réactions impulsives au détriment de la réflexion.

La justice suppose du temps. Elle suppose d’examiner les faits, d’entendre les différentes parties, de confronter les preuves. Les réseaux sociaux fonctionnent selon une logique inverse. On juge avant de comprendre. On condamne avant d’écouter. »

L’avocat cite notamment l’expérience vécue lors de la publication de son ouvrage Pourquoi libérer Dutroux ?.

« Peu de personnes ont lu le livre. En revanche, quelqu’un a publié une vidéo dans laquelle il le brûlait publiquement. Cette vidéo a réalisé plusieurs centaines de milliers de vues en quelques jours. »

Face à l’ampleur des réactions et aux menaces reçues, il a fini par déposer plainte. « À un moment donné, il ne s’agissait plus seulement de moi. Je devais aussi protéger ma famille. »

Bon à savoir :
La présomption d’innocence demeure l’un des principes fondamentaux des systèmes judiciaires européens. Pourtant, elle est régulièrement fragilisée dans l’espace médiatique.

Quand l’avocat devient le seul porte-parole de son client

Justifit : Comment exerce-t-on son rôle dans une affaire ultra médiatisée ?

Maître Bruno Dayez :

« Dans certains dossiers, le condamné ou la personne poursuivie ne peut plus s’exprimer publiquement. L’avocat devient alors son unique porte-parole. Cette position est extrêmement délicate. Nous devons défendre une personne tout en sachant que chaque mot sera disséqué, critiqué ou parfois déformé. »

Certaines de ses déclarations ont d’ailleurs suscité d’importantes controverses.

« J’ai dit un jour que mon client était davantage en danger que dangereux. »

Ou encore : « J’avais expliqué que si la décision n’avait dépendu que de moi dans le cadre d’une éventuelle libération conditionnelle, j’aurais été prêt à l’héberger sous mon toit. »

Pour Bruno Dayez, ces propos ne relevaient pas de l’adhésion mais de la logique ultime de la défense : rester aux côtés de son client jusqu’au bout.

« Les pénalistes sont souvent préposés à perdre »

Justifit : Quel conseil donneriez-vous aux jeunes avocats qui souhaitent exercer en droit pénal ?

Maître Bruno Dayez :

« Les pénalistes sont souvent préposés à perdre. Nous accompagnons des personnes qui se trouvent déjà dans des situations extrêmement difficiles. Bien souvent, notre travail consiste davantage à limiter les dégâts qu’à obtenir des succès éclatants.

Cette réalité peut être très dure lorsqu’on débute. Mais l’utilité de notre métier ne se mesure pas uniquement au résultat obtenu. Elle se mesure à notre capacité à maintenir une parole contradictoire, à préserver des droits fondamentaux et à continuer de croire qu’un individu mérite toujours d’être entendu.»

Il cite d’ailleurs ses ouvrages Lettre à une jeune pénaliste et Les quatre vérités du procès pénal, écrits notamment pour aider les jeunes confrères à appréhender cette réalité.

« L’avocat doit être à la fois le grain de sable et la goutte d’huile »

Justifit : Si vous deviez transmettre une seule idée aux futurs pénalistes ?

Maître Bruno Dayez :

« Je leur dirais de ne jamais devenir de simples rouages du système. L’avocat doit conserver son indépendance intellectuelle. Il doit être capable de questionner ce qui lui paraît injuste, même lorsque cela dérange. Nous sommes évidemment là pour faire fonctionner l’institution judiciaire. Mais nous sommes aussi là pour la pousser à évoluer.

J’aime dire que l’avocat doit être à la fois la goutte d’huile qui permet à la machine de fonctionner et le grain de sable qui l’oblige à se remettre en question. Si nous renonçons à cette fonction critique, nous perdons une part essentielle de notre utilité sociale. »

Conclusion

À travers plus de quarante années de pratique, Maître Bruno Dayez défend une vision profondément humaniste du métier d’avocat pénaliste. Pour lui, la défense n’est pas une adhésion mais une mission démocratique fondamentale : garantir que chaque individu, quels que soient les faits qui lui sont reprochés, puisse être entendu et jugé dans le respect de ses droits.

Dans une époque marquée par les jugements instantanés et la polarisation des débats, cette mission apparaît plus nécessaire – et plus difficile – que jamais.

Les points clés à retenir

  • Défendre une personne ne signifie jamais approuver ses actes.
  • L’avocat pénaliste cherche à comprendre avant de juger.
  • Les réseaux sociaux favorisent souvent les réactions émotionnelles.
  • La charge psychologique du métier est une réalité.
  • Le pénal impose d’accepter l’échec comme partie intégrante de la profession.
  • L’avocat doit conserver une parole libre et critique face aux institutions.

Historique de l’article

Notre équipe met régulièrement à jour les contenus de Justifit afin de garantir des informations claires, actuelles et utiles au plus grand nombre.

05/06/2026 - Création de l’article par Marie Camille Clastot
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