[Interview] Walter Van Steenbrugge : défendre les droits fondamentaux face à la pression judiciaire et médiatique.
Après quarante ans de carrière, Maître Walter Van Steenbrugge livre sa vision du métier d’avocat pénaliste et de ses combats.
Défendre des personnes accusées dans les affaires les plus sensibles. Affronter la pression médiatique. Dénoncer des dysfonctionnements judiciaires, parfois au risque d’en subir personnellement les conséquences. Depuis près de quarante ans, Walter Van Steenbrugge exerce le métier d’avocat pénaliste avec une conviction : la mission de l’avocat ne consiste pas à accompagner le système judiciaire, mais à lui résister lorsque les droits fondamentaux sont menacés.
Avocat au barreau de Bruxelles, connu pour plusieurs dossiers fortement médiatisés, il a construit sa carrière autour de la défense des libertés publiques et des droits de l’Homme. Pour Maîtrise, il revient sur l’évolution du métier, la confusion persistante entre défense et approbation, le poids des médias, le risque d’erreur judiciaire et les défis qui attendent les pénalistes dans les années à venir.
À retenir
Pour Walter Van Steenbrugge, le rôle de l’avocat pénaliste est avant tout de protéger les citoyens face à un système judiciaire devenu plus puissant et plus complexe.
- Défendre un client ne signifie jamais approuver ses actes ;
- La communication est devenue un enjeu majeur des dossiers pénaux ;
- Le risque d’erreur judiciaire demeure une réalité ;
- Les droits fondamentaux doivent rester au cœur de la profession ;
- L’avocat conserve un rôle essentiel de contre-pouvoir.
Le métier d’avocat pénaliste s’est éloigné du pouvoir judiciaire
Justifit : Quel regard portez-vous sur l’évolution de la profession depuis vos débuts ?
Me Walter Van Steenbrugge :
« Quand j’ai commencé dans les années 1980, les avocats faisaient encore presque partie du même groupe que les magistrats. Il existait une forme de proximité avec le ministère public. Aujourd’hui, les choses ont changé.
Les avocats ont compris que leur mission n’était pas d’être une pièce du décor judiciaire mais de défendre réellement leurs clients. Cela implique parfois de s’opposer frontalement au ministère public lorsque cela est nécessaire.
En parallèle, les dossiers sont devenus beaucoup plus complexes. Ils sont plus internationaux, plus techniques et nécessitent une approche multidisciplinaire. L’avocat ne peut plus travailler seul. Il doit collaborer avec des experts, des psychologues, des psychiatres et de nombreux spécialistes. »
Pour Walter Van Steenbrugge, cette évolution constitue l’un des principaux bouleversements du métier. Le pénaliste moderne ne se contente plus de maîtriser le droit. Il doit également comprendre des mécanismes psychologiques, scientifiques et médiatiques toujours plus sophistiqués.
Défendre une personne ne revient jamais à approuver ses actes
La formule « défendre l’indéfendable » revient souvent dans les débats publics. Pourtant, Walter Van Steenbrugge estime qu’elle repose sur une mauvaise compréhension du rôle de l’avocat.
Justifit : Pourquoi la confusion entre défendre une personne et approuver ses actes reste-t-elle si fréquente ?
Me Walter Van Steenbrugge :
« L’avocat n’est pas un juge. Il n’est pas un prêtre non plus. Je ne suis pas là pour approuver ou condamner moralement quelqu’un.
Mon rôle consiste à défendre une personne face à une institution qui dispose de moyens considérables. Pour cela, je dois comprendre qui elle est réellement.
Je cherche à connaître son histoire, sa personnalité, ses qualités comme ses faiblesses. Plus je comprends mon client, mieux je peux construire sa défense.
Défendre ne signifie pas approuver. Défendre signifie garantir que les droits de chacun soient respectés. »
Pour lui, le droit à la défense demeure l’un des piliers fondamentaux de l’État de droit. Plus les faits reprochés sont graves, plus les garanties procédurales doivent être fortes.
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Comprendre l’humain reste la partie la plus fascinante du métier de l’avocat pénaliste
Au fil de sa carrière, Walter Van Steenbrugge a développé une approche particulièrement centrée sur la compréhension du comportement humain.
Justifit : Les affaires les plus graves sont-elles aussi les plus difficiles à défendre ?
Me Walter Van Steenbrugge :
« Ce sont souvent celles qui m’intéressent le plus. Lorsqu’une personne a commis un acte atroce, je cherche à comprendre ce qui l’a conduite jusque-là. Quel est le cheminement ? Quelle est l’histoire familiale ? Quels sont les traumatismes ?
Depuis des années, je travaille quotidiennement avec des psychologues, des psychiatres et des spécialistes du fonctionnement du cerveau.
Ce qui me passionne, c’est de comprendre le mécanisme humain qui se cache derrière les faits. »
Au fil de sa carrière, Walter Van Steenbrugge a développé une approche profondément centrée sur l’analyse du comportement humain, convaincu que la compréhension d’un acte passe toujours par la compréhension de celui qui l’a commis.
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La communication est devenue un élément central de la défense
Les médias occupent aujourd’hui une place considérable dans les affaires pénales. Une réalité que les avocats ne peuvent plus ignorer.
Justifit : Quel impact les médias ont-ils aujourd’hui sur les affaires pénales ?
Me Walter Van Steenbrugge :
« Les médias sont présents dans pratiquement toutes les affaires importantes. Ils influencent l’opinion publique et, parfois, indirectement, ceux qui rendent la justice.
Il faut donc réfléchir à une véritable stratégie de communication. Dans certains dossiers, il faut parler. Dans d’autres, il faut se taire.
Défendre un client aujourd’hui implique aussi de comprendre comment fonctionne l’espace médiatique. »
Selon lui, les facultés de droit devraient davantage préparer les futurs avocats à ces enjeux de communication qui font désormais partie intégrante de la stratégie de défense.
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Une condamnation à perpétuité a profondément marqué sa vision de la justice
Certaines affaires laissent une empreinte durable dans une carrière. Pour Walter Van Steenbrugge, un procès d’assises en 2002 a constitué un véritable tournant.
Justifit : Avec le recul, y a-t-il une affaire qui a changé votre regard sur la justice ?
Me Walter Van Steenbrugge :
« Oui. Il y a une affaire d’assises à Anvers, en 2002, qui a profondément marqué ma carrière. Mon client a été condamné à une peine de perpétuité alors que j’étais convaincu qu’il n’avait pas commis les faits.
Cette affaire m’a obligé à me poser une question simple : soit je baisse la tête, soit je décide d’aller encore plus loin dans la défense de mes convictions.
J’ai choisi la seconde option. À partir de ce moment-là, j’ai décidé d’être encore plus combatif, encore plus exigeant vis-à-vis de la justice et encore plus déterminé lorsqu’il s’agit de défendre un client. »
Cette expérience l’a conduit à publier un premier ouvrage en 2007 consacré à cette affaire et à sa réflexion sur les mécanismes judiciaires.
Pour l’avocat, cette condamnation a renforcé sa vigilance face au risque d’erreur judiciaire et son engagement en faveur des garanties procédurales.
L’affaire des abus sexuels dans l’Église a renforcé son rôle de contre-pouvoir
Parmi les dossiers les plus marquants de sa carrière figure également la défense de plus de 150 victimes d’abus sexuels au sein de l’Église belge.
Justifit : Pourquoi cette affaire a-t-elle autant compté dans votre parcours ?
Me Walter Van Steenbrugge :
« C’est probablement le dossier qui m’a le plus marqué. J’ai représenté plus de 150 victimes d’abus sexuels dans l’Église. Au fil du temps, j’ai acquis la conviction que ces victimes n’avaient pas été traitées comme elles auraient dû l’être par certaines institutions judiciaires.
J’ai décidé d’écrire un livre sur cette affaire en 2023 afin de raconter ce que j’avais observé. Depuis, plusieurs rapports officiels et travaux parlementaires ont confirmé une partie des critiques que j’avais formulées. »
La publication de cet ouvrage a déclenché plusieurs procédures disciplinaires et judiciaires à son encontre.
« Après la sortie du livre “Clan Calice” aux éditions Pelckmans, j’ai fait l’objet de plusieurs procédures disciplinaires et judiciaires. Je les ai toutes gagnées.
Cette expérience m’a conforté dans une conviction : l’avocat doit parfois accepter de prendre des risques lorsqu’il estime défendre une cause juste. »
Pour Walter Van Steenbrugge, cette affaire illustre parfaitement le rôle de contre-pouvoir que peut jouer l’avocat lorsque les institutions faillissent.
Les futurs avocats pénalistes devront protéger les libertés fondamentales
Justifit : Quel conseil donneriez-vous aux jeunes avocats qui souhaitent se lancer dans le pénal ?
Me Walter Van Steenbrugge :
« Je leur dirais d’abord de très bien connaître les grands textes qui protègent les libertés fondamentales.
La Convention européenne des droits de l’Homme a apporté énormément à nos démocraties depuis la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, beaucoup de personnes ignorent aujourd’hui ce qu’elle contient réellement.
Il faut comprendre ces textes, les étudier et les défendre chaque jour dans sa pratique professionnelle. »
Pour Walter Van Steenbrugge, le droit pénal ne peut être dissocié de la défense des libertés publiques. « Nous traversons une période où certaines garanties fondamentales sont parfois remises en question. Les jeunes avocats doivent avoir conscience de leur responsabilité.
Être avocat, ce n’est pas uniquement connaître le droit. C’est aussi défendre les principes qui permettent à une démocratie de fonctionner. »
Il insiste également sur la nécessité de rester curieux et ouvert à d’autres disciplines. « Les dossiers sont devenus extrêmement complexes. Il faut travailler avec des psychologues, des psychiatres, des experts scientifiques. Il faut accepter d’apprendre en permanence. »
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Conclusion
À travers près de quarante années de carrière, Walter Van Steenbrugge a développé une vision exigeante du métier d’avocat. Pour lui, la mission du pénaliste ne se limite pas à défendre un client : elle consiste également à protéger les libertés fondamentales et à maintenir l’équilibre entre le citoyen et les institutions.
Dans un contexte marqué par la médiatisation des affaires et l’émergence de nouvelles technologies, ce rôle de contre-pouvoir apparaît plus nécessaire que jamais.
Les points clés à retenir
- L’avocat défend une personne, jamais les actes qui lui sont reprochés.
- La compréhension de l’humain reste au cœur de la stratégie de défense.
- La communication est devenue un outil incontournable du pénaliste.
- Le risque d’erreur judiciaire impose une vigilance constante.
- Les droits fondamentaux constituent le fil conducteur de la profession.
- Les jeunes avocats doivent se former aux droits fondamentaux et à la Convention européenne des droits de l’Homme.
Historique de l’article
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