[Interview] Les paradoxes du métier de pénaliste : Sven Mary raconte l’envers des grands dossiers médiatiques
Protection policière, notoriété, critiques publiques : Sven Mary raconte le prix parfois invisible des grands dossiers médiatiques.
Les grands procès fascinent autant qu’ils divisent. Ils occupent les plateaux de télévision, alimentent les débats sur les réseaux sociaux et transforment parfois certains avocats en personnalités publiques. Pourtant, derrière cette visibilité se cache une réalité bien différente de celle que l’on imagine.
Protection policière, critiques publiques, menaces, pression sur les proches : lorsqu’un avocat pénaliste se retrouve associé à des affaires très médiatisées, les conséquences dépassent largement le cadre judiciaire.
Avocat au barreau de Bruxelles, Sven Mary est devenu au fil des années l’une des figures les plus connues du droit pénal belge. Défenseur dans plusieurs dossiers ayant marqué l’actualité, il a connu les avantages de la notoriété mais aussi ses revers. Pour Maîtrise, il revient sur les dessous d’une carrière menée sous les projecteurs et partage sa vision du métier à destination des jeunes pénalistes.
À retenir
Pour Sven Mary, la médiatisation ne doit jamais être un objectif de carrière. Elle constitue avant tout la conséquence d’un travail reconnu et de dossiers particulièrement exposés. Si elle peut contribuer à construire une réputation, elle s’accompagne également d’une pression importante et parfois de conséquences personnelles inattendues.
- La médiatisation est généralement une conséquence du travail accompli.
- Les grands dossiers peuvent avoir un impact sur la vie familiale.
- Les critiques et les menaces font partie de la réalité de certains pénalistes
- Les réseaux sociaux ont profondément modifié le rapport du public à la justice.
- Le droit pénal ne permet pas de devenir riche rapidement.
- Les jeunes avocats doivent privilégier l’expertise avant la visibilité.
La médiatisation ne doit surtout pas être un objectif mais une conséquence du travail réalisé
À l’heure où les réseaux sociaux occupent une place croissante dans la profession, la visibilité est parfois perçue comme un levier de réussite. Pourtant, pour Sven Mary, la notoriété n’a jamais constitué un projet de carrière.
Sa reconnaissance publique s’est construite progressivement, au fil des dossiers qui ont attiré l’attention des médias et de l’opinion publique.
Justifit : Vous êtes aujourd’hui l’un des avocats pénalistes les plus connus de Belgique. À quel moment avez-vous compris que votre nom dépassait le simple cadre de votre activité professionnelle?
Me Sven Mary :
« Je pense que tout a commencé vers 2005. Plusieurs dossiers très médiatiques se sont enchaînés. J’ai notamment obtenu l’annulation d’une partie d’une procédure liée aux attentats de Madrid. La même année, j’ai également obtenu plusieurs acquittements dans des affaires qui avaient fait beaucoup de bruit en Belgique. C’est probablement à ce moment-là que les journalistes ont commencé à s’intéresser davantage à mon travail. »
Quand on est jeune avocat, on est heureux que son travail soit reconnu. C’est naturel. Mais avec le temps, on réalise aussi que cette visibilité a un prix.
“Le rêve de tout jeune avocat est d’être reconnu. À 30 ans, cela flatte l’ego. À 50 ans, cela devient parfois beaucoup moins agréable. »
Une réputation durable repose, selon Maître Mary, avant tout sur la qualité du travail accompli et non sur le nombre d’apparitions dans les médias.
Le succès a toujours un coût
Lorsqu’on évoque les avocats “médiatisés”, l’imaginaire collectif retient souvent la reconnaissance, les grands procès ou les passages télévisés. Beaucoup plus rarement les conséquences personnelles que cette exposition peut entraîner.
Pour Sven Mary, certaines affaires ont profondément marqué sa vie privée et celle de ses proches.
Justifit : Beaucoup de jeunes avocats voient la médiatisation comme un atout. Quelles sont les conséquences dont on parle le moins ?
Me Sven Mary :
« Personne ne vous prépare à cela. On vous apprend le droit, la procédure, la plaidoirie. Mais personne ne vous explique ce qui peut arriver lorsque vous devenez le visage public d’un dossier qui provoque une émotion collective. »
« Le dossier Salah Abdeslam a évidemment constitué un moment particulier dans ma carrière. C’est probablement la première fois que les conséquences d’un dossier dépassaient à ce point le cadre professionnel. »
« Ma famille a dû vivre sous protection policière. Mes enfants avaient huit et neuf ans. Ils étaient accompagnés par des policiers. Il y avait une présence policière autour de leur école. Ce sont des choses auxquelles aucun avocat n’est préparé. »
Pour l’avocat belge, cette réalité reste largement absente des discussions sur la profession.
Lorsque les dossiers deviennent des symboles médiatiques, l’exposition ne concerne plus uniquement l’avocat. Elle peut toucher le cabinet, les collaborateurs et parfois même les proches.
« À 30 ans, on rêve d’être reconnu. À 50 ans, on rêve surtout qu’on nous laisse écouter un concert tranquillement. »
Cette phrase résume à elle seule l’ambivalence de la notoriété. Ce qui apparaît comme une récompense au début d’une carrière peut devenir, avec les années, une contrainte supplémentaire.
Défendre des affaires impopulaires expose à des critiques et à des menaces
La médiatisation entraîne souvent une autre conséquence : l’incompréhension d’une partie du public.
Lorsqu’un avocat accepte de défendre une personne impliquée dans une affaire particulièrement choquante, il devient parfois lui-même la cible de critiques.
Pour Sven Mary, cette confusion entre la défense d’un individu et l’approbation de ses actes reste l’un des malentendus les plus fréquents autour du métier.
Justifit : Comment vivez-vous les critiques adressées aux avocats qui défendent des dossiers très sensibles ?
Me Sven Mary :
« Beaucoup de personnes pensent que défendre quelqu’un signifie approuver ce qu’il a fait. Ce n’est pas le cas. Le rôle de l’avocat consiste à vérifier que les règles de droit sont respectées et que chaque personne bénéficie d’un procès équitable. Même lorsqu’une affaire provoque une émotion considérable, les principes fondamentaux doivent continuer à s’appliquer. »
Au fil de sa carrière, Sven Mary a également été confronté à des insultes, à des courriers agressifs et à des menaces.
« Je me souviens d’un chef d’entreprise qui critiquait régulièrement les acquittements obtenus grâce à des irrégularités de procédure. Quelques années plus tard, il a lui-même été poursuivi pour un excès de vitesse très important. Or l’appareil qui avait constaté l’infraction n’était plus conforme aux exigences légales. La procédure a donc été annulée. À ce moment-là, il n’a plus contesté l’utilité des règles de procédure. »
Pour Sven Mary, cette anecdote illustre une réalité souvent mal comprise du grand public : les garanties procédurales ne protègent pas uniquement les personnes poursuivies dans des affaires criminelles. Elles protègent l’ensemble des citoyens.
À lire aussi sur Maîtrise : Dans notre interview de Maître Bruno Dayez, l’avocat belge expliquait lui aussi pourquoi défendre une personne ne signifie jamais cautionner les actes qui lui sont reprochés.
Les réseaux sociaux ont changé le rapport du public à la justice
Les affaires pénales ne se jouent plus uniquement dans les salles d’audience.
Aujourd’hui, elles se commentent également sur les réseaux sociaux, parfois avant même que les faits aient été établis.
Pour Sven Mary, cette accélération de l’information constitue l’un des grands défis contemporains du droit pénal.
Justifit : Quel impact les réseaux sociaux ont-ils sur les dossiers pénaux aujourd’hui ?
Me Sven Mary :
« Ce qui m’inquiète le plus, c’est la vitesse. Une information circule très rapidement. Parfois avant même qu’elle soit vérifiée. Or la justice a besoin de temps. Les enquêtes prennent du temps. Les procès prennent du temps. La vérité judiciaire prend du temps. Le risque est de voir se construire une opinion publique avant même que les faits aient été examinés. »
Pour l’avocat, cette évolution modifie profondément l’environnement dans lequel évoluent les pénalistes. Elle impose également une réflexion sur la manière de communiquer dans des dossiers où la pression médiatique peut devenir considérable.
Les grands procès ne rendent pas riche
L’image de l’avocat pénaliste star continue d’alimenter de nombreux fantasmes. Entre passages télévisés, grands procès et dossiers médiatiques, certains imaginent une profession particulièrement lucrative.
La réalité décrite par Sven Mary est bien différente.
Justifit : Beaucoup de jeunes avocats associent les grands procès à la réussite financière. Est-ce une réalité ?
Me Sven Mary :
« Je peux dire dès aujourd’hui à tous ceux qui souhaitent faire carrière dans le pénal que cette matière ne les rendra pas riches. Les gens pensent parfois que les avocats pénalistes qui passent à la télévision gagnent des millions. C’est faux.
Nous travaillons énormément. Les nuits, les week-ends, les urgences font partie du métier : Les gardes à vue à deux heures du matin, les week-ends passés sur un dossier ou les permanences font partie du quotidien.
Si quelqu’un choisit cette profession pour devenir riche ou célèbre, il devrait probablement envisager une autre spécialité. »
Cette mise au point mérite d’être entendue.
Le droit pénal reste l’une des matières les plus exigeantes de la profession. Il implique une disponibilité permanente, une forte charge émotionnelle et un investissement personnel considérable.
Personne ne construit une carrière seul
Au-delà de la technique juridique, Sven Mary insiste sur un élément souvent sous-estimé : l’importance des rencontres professionnelles.
Pour lui, les maîtres de stage et les mentors jouent un rôle déterminant dans la construction d’une carrière.
Justifit : Quel rôle ont joué vos mentors dans votre parcours ?
Me Sven Mary :
« Si je suis là aujourd’hui, c’est grâce à des personnes qui m’ont appris à penser. J’ai eu la chance de rencontrer des maîtres qui m’ont aidé à progresser, à analyser les dossiers autrement et surtout à garder les pieds sur terre. Le choix du maître de stage est probablement l’une des décisions les plus importantes pour un jeune avocat. »
Dans une profession où l’apprentissage se poursuit bien après les études, la transmission demeure essentielle.
Les connaissances techniques s’acquièrent. Le discernement, l’humilité et la manière d’aborder un dossier se construisent souvent au contact d’avocats plus expérimentés.
Les jeunes pénalistes doivent apprendre à durer
La médiatisation, la pression des dossiers et la charge de travail peuvent rapidement conduire à l’épuisement.
Pour Sven Mary, la réussite ne consiste pas seulement à obtenir des résultats. Elle suppose également de préserver un équilibre sur le long terme.
Justifit : Quel conseil donneriez-vous à un jeune avocat qui souhaite exercer en droit pénal ?
Me Sven Mary :
« Je lui dirais de connaître parfaitement le droit. Je lui dirais aussi de choisir les bonnes personnes pour apprendre. Mais surtout, je lui conseillerais de rester humble. Il faut également préserver du temps pour sa famille, ses proches ou ses passions. Sinon, le métier finit par vous ronger. »
À lire aussi sur Maîtrise : Dans notre entretien avec Maître José Delfont, l’avocat pénaliste revenait lui aussi sur la nécessité de préserver un équilibre personnel face à l’intensité émotionnelle du métier.
Conclusion
À travers son parcours, Sven Mary rappelle que la médiatisation constitue une réalité complexe pour les avocats pénalistes. Si elle peut contribuer à construire une réputation, elle expose également à des contraintes que le grand public perçoit rarement.
Pour lui, la visibilité ne doit jamais devenir une finalité. Dans une profession où la confiance se construit sur le temps long, ce sont la maîtrise du droit, l’humilité, la transmission et la capacité à préserver un équilibre personnel qui permettent véritablement de bâtir une carrière durable.
Les points clés à retenir
- La médiatisation est généralement la conséquence d’une expertise reconnue.
- Les grands dossiers peuvent avoir des répercussions importantes sur la vie familiale.
- Défendre un client ne signifie jamais approuver ses actes.
- Les réseaux sociaux renforcent la pression autour des affaires pénales.
- Le droit pénal ne garantit ni richesse ni célébrité.
- Les mentors jouent un rôle déterminant dans la construction d’une carrière.
- L’équilibre personnel est indispensable pour durer dans la profession.
Historique de l’article
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