Peut-on défendre un client sans partager sa vérité ? L’éclairage philosophique de Thibaud Brière sur le rôle de l’avocat

Défendre sans adhérer, convaincre sans se trahir : jusqu’où l’avocat peut-il aller sans renoncer à sa conscience ?

Peut-on défendre un client dont on désapprouve les actes, les convictions ou même la version des faits ? Cette question accompagne les avocats depuis toujours et touche au cœur de leur mission. Lors d’un webinaire organisé par Justifit, le philosophe d’entreprise Thibaud Brière a proposé une réflexion originale sur ce dilemme. Entre conscience, loyauté, dignité humaine et recherche de la vérité, il invite à repenser le rôle de l’avocat dans la justice moderne.

À retenir

Défendre un client sans partager sa vérité est non seulement possible, mais constitue souvent l’essence même du métier d’avocat. L’avocat ne défend pas une vérité personnelle : il garantit à chacun le droit d’être entendu dans le cadre d’un procès équitable.

Les idées clés de Thibaud Brière

  • L’avocat peut défendre sans nécessairement adhérer aux convictions de son client.
  • Le métier d’avocat peut être rapproché de la figure du sophiste au sens noble du terme.
  • La dignité humaine justifie que chacun puisse bénéficier d’une défense.
  • La conscience professionnelle doit être cultivée tout au long de la carrière.
  • L’humanité demeure la valeur centrale du serment d’avocat.

Un avocat peut-il refuser de défendre un client ?

D’un point de vue juridique, la réponse est oui. En dehors de certaines situations particulières, comme une commission d’office ou une désignation au titre de l’aide juridictionnelle, un avocat est libre d’accepter ou de refuser un dossier.

Ce refus peut être motivé par différentes raisons :

  • un conflit d’intérêts ;
  • un manque de disponibilité ;
  • une absence de compétence dans la matière concernée ;
  • un désaccord sur la stratégie envisagée ;
  • une perte de confiance avec le client ;
  • ou encore des considérations déontologiques.

La relation entre un avocat et son client repose en effet sur une confiance réciproque. Un professionnel n’est donc pas tenu d’accepter systématiquement toutes les affaires qui lui sont proposées.

Pour autant, cette liberté soulève une question plus complexe : faut-il refuser un dossier parce que l’on désapprouve les actes, les convictions ou la version des faits d’un client ?

C’est précisément cette interrogation qu’a explorée le philosophe d’entreprise Thibaud Brière lors de notre webinaire. Car si le droit autorise l’avocat à refuser une affaire, la question de savoir s’il doit le faire renvoie à une réflexion plus large sur le rôle de l’avocat, sa conscience professionnelle et sa responsabilité.

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L’avocat : un sophiste au service de la justice

Pourquoi le sophiste est-il mal perçu aujourd’hui ?

Le terme de sophiste souffre d’une réputation largement négative. Dans le langage courant, il désigne souvent celui qui manipule les arguments, détourne les faits ou cherche à avoir raison coûte que coûte.

Cette vision est pourtant incomplète.

Dans l’Antiquité grecque, les sophistes étaient avant tout des maîtres de la parole et de l’argumentation. Leur rôle consistait à enseigner l’art de défendre une position, à comprendre des points de vue différents et à construire un raisonnement cohérent.

Cette capacité à changer de perspective peut sembler suspecte dans une société qui valorise l’authenticité et la fidélité à ses convictions. Pourtant, elle est indispensable dans de nombreuses professions où l’on doit comprendre avant de juger.

Réhabiliter le sophiste pour comprendre le métier d’avocat

C’est précisément l’idée développée par Thibaud Brière durant le webinaire.

Selon lui : « Pour être un bon philosophe, il faut d’abord être un bon sophiste. »

Cette affirmation peut surprendre. Elle rappelle pourtant qu’il est impossible de réfléchir sérieusement à une question sans être capable de comprendre les arguments qui s’y opposent.

L’avocat est quotidiennement confronté à cet exercice. Il doit écouter son client, comprendre sa logique, identifier ses arguments et construire une défense solide, même lorsqu’il ne partage pas nécessairement ses convictions.

Défendre une position sans nécessairement y adhérer

Pour beaucoup de justiciables, il paraît difficile d’imaginer qu’un avocat puisse défendre efficacement une personne dont il désapprouve les actes. Pourtant, c’est précisément l’une des spécificités de la profession.

Pour illustrer cette mission, Thibaud Brière rappelle que l’avocat n’a pas vocation à dire le droit ni à rendre la justice. Son rôle consiste à faire entendre la position de son client afin que le débat contradictoire puisse pleinement jouer son rôle. Comme il l’explique : « Le simple rôle de l’avocat dans la machinerie judiciaire, c’est d’essayer de magnifier le point de vue de l’accusé. »

L’avocat ne remplace pas le juge. Il ne détermine pas seul la vérité. Il contribue au débat contradictoire qui permet à la justice de fonctionner.

Vu sous cet angle, le sophiste n’est pas celui qui manipule la vérité. Il est celui qui permet à un point de vue d’être entendue, puis un autre (celui de l’accusation), afin que la vérité judiciaire puisse émerger. 

Défendre sans juger : la dignité humaine comme fondement

Pourquoi chacun a droit à une défense

Le droit à la défense constitue l’un des fondements de l’État de droit.

Même lorsqu’une personne est accusée des faits les plus graves, elle conserve des droits fondamentaux :

  • le droit d’être entendue ;
  • le droit d’être assistée par un avocat ;
  • le droit de contester les accusations portées contre elle.

Cette exigence est parfois difficile à accepter dans les affaires médiatisées où l’émotion collective est particulièrement forte. Pourtant, c’est précisément dans ces situations que les garanties fondamentales doivent être protégées.

Une personne ne se réduit jamais à ses actes

Pour expliquer cette idée, Thibaud Brière mobilise notamment la philosophie d’Emmanuel Kant. Le philosophe allemand évoque la figure du « brigand courageux » : un criminel qui conserve malgré tout certaines qualités humaines intrinsèques, et qui peut tout à fait faire preuve de vertus (rigueur, indépendance, dignité, probité, humanité…) dans l’accomplissement de ses méfaits. Il y a une éthique de l’assassin !

L’objectif n’est pas d’excuser ses actes. Il s’agit de rappeler qu’aucun individu ne se confond totalement avec les fautes qu’il a commises, et qu’il peut faire preuve de bien des qualités.

Comme le souligne Thibaud Brière : « Une personne ne se réduit jamais à ce qu’elle a fait. » En tant que sujet (de sub-jectum), elle se trouve toujours en-deçà de ce qu’elle se trouve être factuellement, et par là toujours capable de s’amender. Elle est un potentiel.

Cette phrase résume à elle seule une grande partie de la mission de l’avocat.

Défendre une personne n’implique pas de nier les faits. Cela signifie reconnaître qu’il existe toujours, derrière le dossier, un être humain dont la complexité dépasse les actes reprochés.

La dignité humaine au cœur de la justice

Cette conception irrigue l’ensemble des démocraties modernes.

Elle explique pourquoi le droit pénal ne se limite pas à sanctionner. Il cherche également à garantir le respect de la personne tout au long de la procédure.

L’avocat est souvent celui qui rappelle cette exigence lorsque le débat public tend à réduire un individu à une seule dimension de son existence.

À noter :
La dignité humaine constitue l’un des principes fondateurs du droit contemporain. Elle inspire notamment les garanties du procès équitable et les droits de la défense.

La conscience : une boussole à éduquer

Existe-t-il une justice au-delà des lois ?

L’une des réflexions du webinaire porte sur la distinction entre la loi et la justice. Pour l’illustrer, Thibaud Brière cite Montesquieu dans L’Esprit des lois : « Avant qu’il y eût des lois faites, il y avait des rapports de justice. »

Cette phrase soulève une question fondamentale : ce qui est légal est-il toujours juste ? Les professionnels du droit sont régulièrement confrontés à cette interrogation. Une règle peut être parfaitement applicable tout en suscitant des interrogations morales.

Cette tension ne remet pas en cause la nécessité du droit. Elle rappelle simplement que la réflexion éthique conserve toute sa place dans l’exercice des professions juridiques.

La conscience se forme-t-elle ?

Pour Thibaud Brière, la conscience n’est pas une donnée fixe. Elle se construit.

Il reprend ici une analogie développée par le philosophe Rémi Brague : « La conscience est comme le goût. »

Personne ne naît avec un palais parfaitement éduqué. Il faut découvrir, comparer et apprendre. Il en va de même pour le discernement moral.

La philosophie, la littérature, l’histoire ou encore la confrontation avec des opinions différentes contribuent à enrichir notre capacité de jugement.

Antigone ou Eichmann : deux conceptions de la responsabilité

Pour illustrer cette tension entre règle et conscience, Thibaud Brière évoque deux figures opposées.

D’un côté, Antigone refuse d’appliquer une loi qu’elle estime injuste. De l’autre, Adolf Eichmann justifie ses actes en expliquant qu’il n’a fait qu’obéir aux règles établies, aux procédures, à la « responsabilité » d’être solidaire de ses pairs. Ces deux figures représentent deux extrêmes.

Pour Thibaud Brière, ces exemples rappellent qu’aucun professionnel ne peut se dispenser d’une réflexion personnelle sur ses actes. Le respect des règles est indispensable, mais il ne suffit jamais à répondre aux questions morales fondamentales, atemporelles, auxquelles les professions du droit sont confrontées.

Entre convictions personnelles et mission professionnelle

La question se pose alors naturellement : peut-on refuser un dossier au nom de sa conscience ?

Lors du webinaire, 80% des participants ont indiqué avoir déjà refusé une affaire au cours de leur carrière. Il peut y avoir différentes raisons à de tels refus : des raisons financières, d’emploi du temps, ou des raisons morales (i.e relatives à la conception que chacun se fait du bien et du mal). Thibaud Brière rappelle qu’en tout cas le droit à la défense repose sur l’idée que chacun mérite d’être représenté.

L’avocat doit donc trouver un équilibre subtil entre ses convictions personnelles et sa mission professionnelle.

Entre loyauté et responsabilité : l’humanité au cœur du métier d’avocat

Le secret professionnel comme condition de confiance

Aucune défense efficace n’est possible sans confiance. C’est pourquoi le secret professionnel constitue l’un des piliers de la profession d’avocat.

Thibaud Brière compare cette relation à celle qui existe entre le prêtre et la personne qui se confesse. Le client doit pouvoir parler librement, sans craindre que ses confidences soient utilisées contre lui.

Le secret professionnel n’est pas seulement une obligation déontologique. Il constitue une condition essentielle de la relation de confiance entre l’avocat et son client, en permettant à ce dernier de s’exprimer librement et en toute sécurité.

Compromis ou compromission ?

L’un des enjeux majeurs de la vie professionnelle consiste à distinguer le compromis de la compromission.

Le compromis est parfois nécessaire. La compromission correspond au moment où l’on renonce à ses principes fondamentaux.

Comment identifier cette limite ? Thibaud Brière mobilise ici une réflexion inspirée de Kant et de son « critère de publicité ».

L’idée est simple : Une décision que l’on ne pourrait pas assumer publiquement mérite probablement d’être réinterrogée.

Sans apporter de réponse automatique, ce critère constitue un outil précieux pour guider les choix professionnels difficiles.

Pourquoi l’humanité reste la valeur centrale du serment d’avocat

À la fin du webinaire, les participants ont été invités à identifier la valeur du serment qui les guide le plus au quotidien. L’humanité est arrivée en tête à 70%

Ce résultat n’a rien d’anecdotique. Il rappelle que le métier d’avocat ne se résume ni à la technique juridique ni à la stratégie procédurale.

Au-delà des textes et des dossiers, il demeure avant tout une profession de relation.

Défendre un client sans partager sa vérité ne signifie pas approuver ses actes. Cela suppose de reconnaître son humanité et de garantir qu’elle puisse être entendue.

S’engager, c’est accepter de répondre de ses choix

Peut-on invoquer un vice de procédure pour défendre un client que l’on sait coupable ? La question suscite régulièrement le débat, y compris au sein de la profession. Pour certains, les vices de procédure apparaissent comme des obstacles à la manifestation de la vérité. Pour d’autres, ils constituent au contraire des garanties essentielles de l’État de droit, destinées à protéger les libertés individuelles et les droits de la défense.

Pour Thibaud Brière, l’enjeu dépasse toutefois la seule question juridique. Derrière chaque stratégie de défense, chaque dossier accepté ou refusé, se pose une interrogation plus personnelle : qu’est-ce que je suis prêt à assumer non seulement professionnellement mais personnellement, en tant que je suis un humain et un citoyen avant d’être un professionnel du droit ?

L’avocat exerce dans un cadre fixé par la loi, mais il ne peut jamais s’abriter derrière celle-ci pour couvrir sa responsabilité personnelle. Défendre un client, soulever un vice de procédure ou accompagner une position impopulaire implique toujours une part de responsabilité individuelle qui demeure totale, quoi qu’on se raconte. Le respect des règles ne dispense pas de réfléchir aux conséquences de ses choix, sur les risques par exemple que la libération d’une personne jugée en conscience dangereuse fait courir à la société.

Cette réflexion rejoint d’ailleurs l’une des idées fortes du webinaire : la conscience professionnelle ne consiste pas à rechercher une position confortable, mais à accepter de se mettre à l’écoute de sa conscience, incommodante, dans les situations complexes.

C’est sans doute l’un des enseignements les plus marquants de l’intervention de Thibaud Brière : la responsabilité ne disparaît jamais derrière la fonction, la procédure ou la règle de droit. Elle demeure celle d’une personne qui agit, décide et assume les choix qu’elle fait dans l’exercice de sa profession.

Cette version est plus forte parce qu’elle apporte une nouvelle idée à la fin de l’article au lieu de réutiliser un exemple déjà traité plus haut. Elle permet aussi de terminer sur la notion de responsabilité personnelle, qui est probablement la véritable conclusion philosophique du webinaire.

Conclusion

À travers la figure du sophiste, les réflexions de Kant, Montesquieu, Rémi Brague ou encore l’exemple d’Antigone, Thibaud Brière propose une lecture exigeante du rôle de l’avocat. Défendre un client sans partager sa vérité n’est pas une contradiction : c’est souvent la condition même d’une justice équitable et d’un véritable État de droit.

Points clés à retenir

  • L’avocat agit comme un sophiste au sens noble : il défend sans nécessairement adhérer.
  • Le droit à la défense repose sur la dignité intrinsèque de chaque personne.
  • Une personne ne se réduit jamais aux actes qui lui sont reprochés.
  • La conscience professionnelle doit être entretenue et cultivée.
  • Le secret professionnel est indispensable à la confiance.
  • L’humanité demeure la valeur centrale du serment d’avocat.

Historique de l’article

Notre équipe met régulièrement à jour les contenus de Justifit afin de garantir des informations claires, actuelles et utiles au plus grand nombre.

01/07/2026 - Création de l’article par Marie Camille Clastot
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