[Interview] De juriste d’entreprise à avocat associé : témoignage de Maître Régis Mahieu sur sa reconversion stratégique et entrepreneuriale

Est ce que passer de juriste à avocat grâce à la validation des acquis est vraiment accessible ? Découvrez l’expérience concrète et détaillée Maître Régis Mahieu.

Changer de trajectoire après plus de dix ans en entreprise peut sembler risqué. Néanmoins, de nombreux juristes choisissent aujourd’hui de devenir avocat via la passerelle de l’article 98 3° du décret du 27/11/1991. Cette voie repose sur des conditions strictes mais offre une réelle opportunité de reconversion. À travers une interview de Maître Régis Mahieu, avocat associé et cofondateur du cabinet Mermoz, découvrez les étapes, les exigences et les réalités de ce parcours.

À retenir

Quand on est un juriste d’entreprise expérimenté, accéder à la profession d’avocat est possible via la « Passerelle Avocat » de l’article 98 3° de la loi n°91-1197 et du décret du 27/11/1991, mais nécessite une expérience solide, une préparation rigoureuse et une réelle fibre entrepreneuriale. Les conditions sont les suivantes :

  • 8 ans au moins de pratique professionnelle au sein du service juridique d’une ou plusieurs entreprises
  • Dossier nécessairement validé par le Conseil de l’Ordre
  • Un examen de déontologie obligatoire
  • Une forte dimension entrepreneuriale nécéssaire après la prestation de serment.

Qui est Régis Mahieu, cofondateur du cabinet Mermoz ?

Régis Mahieu est avocat associé et cofondateur du cabinet Mermoz. Avant de prêter serment, il a passé plus de 12 ans comme juriste puis directeur juridique en entreprise au sein de grands groupes industriels internationaux, où il intervenait en particulier sur des contrats complexes et des projets à fort enjeu.

Au fil de son parcours – en France et à l’international, notamment en Allemagne – il a développé une approche très opérationnelle du droit, au plus près des équipes business. Comme il l’explique dans cette interview, son rôle consistait déjà à « « faire équipe avec l’ensemble des fonctions de l’entreprise » et de trouver « des solutions non seulement sécurisantes au plan juridique mais surtout réalistes et déployables d’un point de vue
opérationnel ».

Devenu avocat via la passerelle prévue pour les juristes d’entreprise, il accompagne aujourd’hui des entreprises, du grand groupe à la start-up, en particulier dans les secteurs de l’industrie, de l’énergie, de
l’aéronautique et de l’informatique, principalement sur des problématiques de contrats, de négociation et de gestion de projets. Sa pratique se distingue par une vision « opérationnelle » du droit, avec une
approche mêlant gestion des risques, compréhension des contraintes terrain et pragmatisme.

Sa double culture juriste d’entreprise-avocat lui permet d’allier rigueur juridique et compréhension des enjeux économiques, avec un objectif clair : proposer des solutions utiles, directement exploitables par ses clients.

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Pourquoi devenir avocat par la validation des acquis ?

Justifit : Qu’est-ce qui vous a poussé à franchir le cap ?

Régis Mahieu : « Ma motivation principale était entrepreneuriale. Je souhaitais développer ma propre activité, être autonome et responsable de mes résultats.

Après plusieurs années en entreprise, un besoin d’évolution est souvent ressenti. La passerelle peut offrir une option intéressante permettant d’accéder à la profession d’avocat. »

Justifit : Qu’est-ce qui change concrètement entre les fonctions de juriste d’entreprise et d’avocat ?

Régis Mahieu : « Bien que les deux fonctions soient juridiques, le changement n’en reste pas moins profond. On passe d’un environnement structuré et d’un fonctionnement collectif à une activité indépendante, en petite équipe voire seul, avec des enjeux personnels de trésorerie et de développement professionnel importants
qu’on ne retrouve pas dans une activité salariée.»

Nos conseils :
Avant de vous lancer, assurez-vous notamment d’avoir une vraie appétence pour le développement commercial et la gestion d’entreprise.

Comment devenir avocat par la passerelle ?

Justifit : Quelles sont les conditions pour devenir avocat sans CRFPA ?

Régis Mahieu : «L’accession pour les juristes d’entreprise à la profession d’avocat repose sur l’article 98 3° du décret du 27 novembre 1991. Ce dispositif permet aux juristes expérimentés d’accéder à la profession sous certaines conditions. 

Pour être éligible, il faut notamment :

  • Justifier d’au moins 8 ans d’expérience juridique
  • Exercer au sein d’un service juridique identifié
  • Démontrer une pratique réelle du droit. »

Justifit : Quelles sont les étapes à suivre ?

Régis Mahieu : « Le processus d’accès à la profession d’avocat et d’inscription au barreau pour les juristes d’entreprise diffère en fonction des barreaux mais se déroule en plusieurs phases :

  1. Dépôt d’un dossier détaillé auprès d’un barreau
  2. Obtention d’une décision favorable du barreau
  3. Réussite à un examen oral de contrôle des connaissances en déontologie et réglementation professionnelle
  4. Prestation de serment

Chaque étape nécessite une préparation sérieuse, notamment la constitution du dossier qui doit être particulièrement solide et la préparation de l’examen en déontologie et réglementation professionnelle »

Justifit : L’examen de déontologie est-il difficile ?

Régis Mahieu : « Oui, il s’agit d’un examen exigeant dont le programme couvre l’ensemble des règles déontologiques et professionnelles. Il nécessite une préparation approfondie et ne doit pas être sous-estimé, d’autant qu’il s’agit d’une réglementation à laquelle les juristes d’entreprise ne sont pas soumis, même s’il existe certaines similitudes avec les règles et procédures internes de fonctionnement des directions juridiques.»

À noter :
Il convient de compter un délai global pour cette voie procédure de passerelle compris entre 6 et 18 mois.

Juriste versus avocat : quelles différences ?

Justifit : Quelle est la principale différence entre un juriste et un avocat ?

Régis Mahieu : « Une différence importante tient au positionnement. En entreprise, le juriste est intégré à une équipe. Il travaille conjointement avec les commerciaux, les financiers, les opérationnels. Il participe à un projet global. Les demandes sont multiformes en fonction de l’évolution du projet.

L’avocat intervient en soutien des équipes du client et est attendu sur un résultat précis, souvent identifié sous la forme d’un livrable : un contrat, une assignation, une consultation.»

Justifit : Le quotidien est-il vraiment différent ?

Régis Mahieu : « Oui, complètement. Le juriste vit au contact des autres fonctions de l’entreprise tous les jours, il suit les projets dans la durée. Il a une vision globale de l’entreprise.

L’avocat intervient souvent de manière plus ponctuelle sur des dossiers et problématiques spécifiques et délimitées. Il doit être efficace rapidement sur de nouveaux sujets, avec moins de contexte parfois. Il faut être capable de s’adapter très vite entre les sollicitations des clients qui ont des enjeux et des délais différents et parfois contradictoires. »

Justifit : La responsabilité change-t-elle entre les deux métiers ?

Régis Mahieu : « Oui, et c’est un autre changement significatif entre les juristes d’entreprise et les avocats. En tant qu’avocat, vous engagez directement votre responsabilité professionnelle. Chaque conseil, chaque écrit engage votre responsabilité personnelle.
Cette responsabilité à titre personnel implique beaucoup de rigueur et d’exigence au quotidien dans sa pratique professionnelle.
 »

Justifit : Et la dimension entrepreneuriale, est-ce un vrai changement ?

Régis Mahieu : « C’est même central. Un avocat est aussi et peut-être avant tout un chef d’entreprise. Il doit développer sa clientèle,, gérer ses finances, traiter ses dossiers, suivre sa facturation.
Ce qui est difficile, c’est de mener de front le traitement des dossiers, le suivi financier et le développement de clientèle. Un avocat doit gérer son cabinet comme une entreprise. Le juriste d’entreprise n’a pas ces contraintes, son rôle est d’apporter une valeur ajoutée juridique aux autres fonctions de l’entreprise pour sécuriser les risques.
»

Nos conseils :
La dimension relative au développement de clientèle peut être sous-estimée, ce qui est un tort. Avant de vous lancer, assurez-vous d’avoir envie de développer votre clientèle et de gérer une « petite entreprise ».

Les défis du passage à l’avocature

Justifit : Quels ont été les moments les plus marquants au début ?

Régis Mahieu : « L’ampleur des nouveautés. Il y a beaucoup de « premières fois » : première plaidoirie, première proposition de convention d’honoraires, première facturation, premiers clients. C’est là que vous mesurez concrètement le changement de profession. »

Justifit : Qu’est-ce qui est le plus difficile dans la transition ?

Régis Mahieu : « Le plus difficile, c’est d’apprendre à gérer les aspects « non juridiques » : relation clients, suivis financiers, gestion des bureaux…. En entreprise, votre rôle est avant tout de remplir votre mission. En cabinet, vous devez vous occuper de toutes les facettes du fonctionnement d’une entreprise, ce qui est à la fois exigeant et enthousiasmant. Un temps d’adaptation est nécessaire et il est très utile de pouvoir s’appuyer sur des confrères en cas de besoin.»

Justifit : Le rapport au travail change-t-il ?

Régis Mahieu : « La frontière entre vie personnelle et vie professionnelle disparaît. Il est difficile de « lever le pied », on est toujours en alerte, disponible, même pendant les périodes de congé. C’est un métier où l’on ne coupe jamais vraiment, en tout cas pas plus de quelques jours.»

Justifit : Y a-t-il une forme de solitude dans le métier ?

Régis Mahieu : « Ça dépend, mais pour moi, oui au début, car j’ai souhaité développer mon propre cabinet. Et comme tout entrepreneur, c’est une aventure assez solitaire. On passe beaucoup de temps seul, à travailler sur ses dossiers ou à structurer son activité. C’est la raison pour laquelle il est essentiel de préserver et d’entretenir son réseau. C’est assez différent de l’entreprise où l’on travaille beaucoup en coordination avec ses collègues et les autres fonctions de l’entreprise. »

Justifit : Avec le recul, quel conseil donneriez-vous ?

Régis Mahieu : « Anticiper au maximum. Préparer son réseau, réfléchir à son positionnement, comprendre que le développement de clientèle est une composante essentielle du métier. »

Nos conseils : Le passage à l’avocature est exigeant pour un juriste d’entreprise, notamment sur le plan mental et organisationnel, mais offre de belles perspectives pour qui est attiré par l’entrepreneuriat et attache de l’importance à la liberté. Structurez votre activité dès le départ (offres, process, suivi clients) pour éviter de subir la charge de travail et sécuriser votre développement.

Développer sa clientèle : un enjeu central

Justifit : Comment avez-vous construit votre clientèle ?

Régis Mahieu : « Au départ, je me suis beaucoup appuyé sur mon réseau professionnel. Les personnes avec qui j’avais travaillé en entreprise sont naturellement devenues mes premiers contacts.

Ce fut un point clé de mon lancement : quand vous avez déjà 10 ou 12 ans d’expérience, vous avez forcément croisé des clients, des partenaires, des opérationnels. Ce réseau, il faut l’entretenir et savoir le réactiver au bon moment. »

Justifit : Le réseau suffit-il pour développer son activité ?

Régis Mahieu : « Non, ce n’est qu’un point de départ. Ensuite, il faut continuer à le faire vivre et aller chercher de nouvelles opportunités.

Le développement repose sur plusieurs leviers :

  • Entretenir régulièrement ses contacts
  • Cultiver un positionnement différenciant, qui peut reposer sur une expertise spécifique
  • Cherche des idées innovantes
  • Être visible (événements, prises de parole, contenu). »

Justifit : La fidélisation est-elle importante ?

Régis Mahieu : « Pour moi, c’est essentiel. Aujourd’hui, certains de mes clients me suivent depuis plus de 10 ans. Cela repose sur une relation de confiance, la qualité de notre travail et la compréhension de leurs enjeux.

C’est une relation de win-win. Quand vous connaissez bien un client, vous êtes plus pertinent, plus rapide, et la relation devient durable. »

Justifit : Quelles sont les principales difficultés ?

Régis Mahieu : « Une des difficultés de cette profession, c’est de trouver l’équilibre entre produire et développer. Quand vous avez beaucoup de travail, vous avez moins de temps pour développer votre clientèle. Et inversement.

C’est un équilibre permanent à trouver. »

Nos conseils :
Le développement de clientèle ne s’arrête jamais, même lorsque l’activité est lancée. Commencez à structurer votre réseau dès votre expérience en entreprise. Identifiez vos contacts clés, entretenez-les régulièrement et définissez un positionnement clair pour faciliter votre développement.

Conseils pour réussir sa reconversion

Justifit : Quels sont les points clés à anticiper avant de devenir avocat ?

Régis Mahieu : « Le premier point, c’est la motivation entrepreneuriale. Il faut être clair là-dessus : devenir avocat, ce n’est pas seulement faire du droit, c’est aussi créer une entreprise.

Ensuite, il faut être prêt à travailler de manière autonome. Vous passez d’un environnement structuré à une organisation que vous devez construire vous-même.

Enfin, il faut accepter une période d’incertitude. Le lancement peut être progressif, avec des revenus variables au début. »

Justifit : Quels pièges éviter selon vous ?

Régis Mahieu : « Penser que tout va se faire naturellement. Le réseau, la clientèle, le positionnement… tout cela se travaille continuellement.

Il ne faut pas non plus sous-estimer le temps nécessaire pour développer une activité stable. »

Justifit : Est-ce un véritable changement de vie ?

Régis Mahieu : « Oui, clairement. Devenir avocat implique pour un juriste d’entreprise une transformation à la fois professionnelle et personnelle.

Ce n’est pas seulement un changement d’activité, mais de paradigme car vous entrez dans une profession libérale et vous devenez un chef d’entreprise.

Le positionnement vis-à-vis de vos interlocuteurs, la responsabilité, l’implication ne sont plus les mêmes. Mais c’est aussi ce qui rend le métier stimulant et engageant. »

Nos conseils :
Les premiers mois sont souvent déterminants pour structurer son activité et poser les bases de son développement. Anticipez votre projet plusieurs mois à l’avance : travaillez votre réseau, définissez votre positionnement et préparez une stratégie de développement réaliste.

Conclusion

Devenir avocat par la passerelle de l’article 98 3° du décret du 27/11/1991 est une opportunité pour les juristes d’entreprise, accessible, enthousiasmante, pleine d’opportunités mais aussi exigeante, qui repose autant sur l’expérience professionnelle et les compétences juridiques que sur l’état d’esprit entrepreneurial.

Points clés

  • La passerelle de l’article 98 3° du décret du 27/11/1991 permet au juriste d’entreprise d’accéder à la profession d’avocat en évitant le CRFPA
  • Une expérience de 8 ans dans le service juridique d’une entreprise est indispensable
  • L’examen en déontologie et réglementation professionnelle est une étape clé
  • La profession d’avocat implique une forte grande liberté mais également de fortes exigences
  • L’avocat est aussi un entrepreneur
  • Le développement de clientèle est essentiel

Articles Sources

  1. libdedroit.fr - https://libdedroit.fr/blogs/fiches-grand-oral-crfpa/assouplissement-acces-profession-avocat-19-mars-2025-n-23-19-915?srsltid=AfmBOooNFUsFayE91u3TaINNIlsVRhyOg0ofvrD0arFk65axE7xppSAJ
  2. legifrance.gouv.fr - https://www.legifrance.gouv.fr/loda/article_lc/LEGIARTI000048506951
  3. legifrance.gouv.fr - https://www.legifrance.gouv.fr/loda/article_lc/LEGIARTI000048506949
  4. cnb.avocat.fr - https://cnb.avocat.fr/actualite/le-cnb-propose-des-modifications-des-modalites-d-acces-a-la-profession-d-avocat-pour-les-autres-professionnels-du-droit-1

Historique de l’article

Notre équipe met régulièrement à jour les contenus de Justifit afin de garantir des informations claires, actuelles et utiles au plus grand nombre.

07/05/2026 - Création de l’article par Marie Camille Clastot
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