[Interview] Maître Vanessa Bousardo : maternité, légitimité, gouvernance… comment faire enfin une vraie place aux avocates dans la profession
Les avocates sont majoritaires, mais pas encore là où les décisions se prennent : voici pourquoi.
À première vue, la profession d’avocat semble avoir franchi un cap : les femmes y sont désormais majoritaires. Mais derrière cette avancée statistique, une réalité plus nuancée persiste. Accès aux responsabilités, équilibre des carrières, reconnaissance, conditions d’exercice : les écarts restent visibles. À travers le parcours et les engagements de Maître Vanessa Bousardo, avocate pénaliste et ancienne vice-bâtonnière de Paris, une question s’impose : comment transformer cette féminisation en véritable égalité professionnelle durable ?
À retenir
Les avocates sont aujourd’hui nombreuses, mais leur trajectoire reste plus fragile et leur accès aux postes de décision encore limité. Pour Maître Vanessa Bousardo, il ne s’agit plus seulement d’observer ces déséquilibres, mais de mettre en place des solutions concrètes pour permettre aux femmes de durer, progresser et diriger.
- Une majorité numérique qui ne se traduit pas encore en pouvoir réel
- Des carrières plus souvent interrompues ou fragilisées
- La maternité comme point de bascule majeur
- Un enjeu de légitimité encore très présent
- Des solutions institutionnelles déjà amorcées mais à amplifier
Qui est Vanessa Bousardo ?
Maître Vanessa Bousardo est avocate pénaliste depuis près de vingt ans. Elle le rappelle avec simplicité : « Je suis avocate d’abord, pénaliste depuis 20 ans cette année ».
Son parcours s’inscrit dans une double dynamique : une pratique exigeante du droit pénal et un engagement progressif au service de la profession.
- Prestation de serment en 2006
- Secrétaire de la Conférence en 2010
- 10 années de collaboration
- Création de son cabinet en 2016
- Engagement au Conseil de l’Ordre (2019-2021)
- Vice-bâtonnière de Paris (2024-2025)
- Présidente de l’EFB (2024-2025)
Très tôt, elle élargit sa mission au-delà de ses dossiers : « J’ai eu à cœur de porter la voix des autres, mais aussi celle de la profession ».
Une profession féminisée, mais encore déséquilibrée
La profession d’avocat est aujourd’hui largement féminisée (59% d’après le CNB en 2025 et 70% des élèves-avocats à l’EFB sont des femmes). Pourtant, cette évolution ne s’accompagne pas d’une transformation équivalente dans les lieux de pouvoir.
« Nous sommes majoritaires mais pas majoritaires là où les décisions se prennent », constate Maître Vanessa Bousardo.
D’après Maître Bousardo, ce déséquilibre se traduit concrètement par :
- Une sous-représentation des femmes dans les fonctions dirigeantes
- Un accès plus limité à l’association
- Des écarts persistants en matière de rémunération
Des carrières plus fragiles dès les premières années
L’un des constats les plus forts de l’entretien concerne les débuts de carrière. C’est souvent dans les dix premières années que se jouent les trajectoires professionnelles — et que les inégalités apparaissent le plus nettement.
« Les avocates ne quittent pas la profession par manque d’ambition », insiste Maître Vanessa Bousardo.
Le problème est ailleurs. Il tient à un cumul de contraintes qui finissent par rendre l’exercice difficile à soutenir sur la durée : « À un moment, ce n’est plus tenable », explique Maître Vanessa Bousardo.
La profession d’avocat est très exigeante en termes de charge et de capacité de travail. Les femmes sont à l’évidence tout aussi armées et volontaires que les hommes pour affronter cela, mais le déséquilibre vie professionnelle-vie personnelle pèse encore très largement et très lourdement sur elles. Cette tension contraint nombre d’elles à quitter la profession à contre-cœur.
Parmi les facteurs identifiés par Maître Bousardo :
- Une difficulté à concilier vie professionnelle et personnelle
- Une organisation des cabinets encore peu flexible
La maternité, point de rupture central
Selon Maître Bousardo, la maternité est un véritable révélateur des limites actuelles de la profession.
« Les avocates identifient la maternité comme étant la première cause de discrimination », affirme Maître Vanessa Bousardo.
Dès qu’un projet d’enfant se dessine, les effets peuvent être immédiats pour de nombreuses avocates selon elle :
- Moins d’opportunités confiées
- Ralentissement de la progression
- Doutes sur la disponibilité
- Charge mentale accrue
- Fragilisation de l’activité
Elle précise : « Lorsque les avocates deviennent mères, la carrière peut souvent devenir plus difficile ».
Une réalité encore peu intégrée : la grossesse en exercice
Un exemple concret illustre ce décalage entre réalité et organisation :
« Des femmes se retrouvent à la barre, alors qu’elles sont enceintes de huit ou neuf mois », observe Maître Vanessa Bousardo.
Cette situation révèle plusieurs dysfonctionnements :
- Un statut peu protecteur
- Une pression implicite à “tenir jusqu’au bout”
- Une normalisation de situations extrêmes
« On ne peut pas ne pas en tenir compte », rappelle Maître Vanessa Bousardo.
Des solutions concrètes : sortir du système D
1. La substitution organisée
« C’est un secours », explique Maître Vanessa Bousardo.
Le dispositif « secours diligences » permet aux avocates à Paris de se faire substituer ponctuellement pour solliciter le renvoi d’une audience, sans faire reposer cette période uniquement sur la débrouille ou la solidarité informelle.
Maître Bousardo insiste sur un point clé :
« Le sujet doit être traité de manière institutionnelle, professionnelle ».
2. Le salon d’allaitement
Parmi les mesures mises en place, on peut également citer le salon d’allaitement, une action concrète menée par Maître Vanessa Bousardo durant son mandat, visant à mieux intégrer la maternité dans les lieux d’exercice de la profession et à offrir des conditions adaptées aux avocates concernées.
« Ça peut paraître anecdotique… mais ça dit beaucoup », indique Maître Vanessa Bousardo.
Pourquoi c’est structurant :
- Reconnaître la maternité dans l’espace professionnel
- Offrir des conditions dignes
- Visibiliser une réalité longtemps invisibilisée
Elle alerte :
« Il n’était pas acceptable que les avocates doivent se contenter des toilettes publiques », insiste Maître Vanessa Bousardo.
3. Mieux accompagner les moments invisibles
Vanessa Bousardo insiste sur des situations encore peu prises en compte :
- PMA
- Fausse couche
- Maladie
- Accidents de la vie
« Ça fait partie de la vie des femmes », rappelle Maître Vanessa Bousardo.
4. Programme “ Répit-VIF” : protéger les avocates en danger
Autre avancée importante : la création d’un dispositif pour les avocates victimes de violences intrafamiliales.
« Aucun milieu professionnel n’est épargné par les violences », souligne Maître Vanessa Bousardo.
Ce dispositif permet :
- Un hébergement d’urgence
- Un accompagnement psychologique
- Une prise en charge sécurisée
La légitimité : un enjeu intérieur mais structurant
Au-delà des contraintes externes, Vanessa Bousardo évoque un frein plus enraciné :
La légitimité
« On se pose toujours la question », reconnaît Maître Vanessa Bousardo.
« La légitimité, c’est quelque chose d’intérieur qu’il faut dépasser », ajoute-t-elle.
Ce doute a des conséquences concrètes selon elle :
- Autocensure
- Frein à la visibilité
- Difficulté à se projeter
Elle observe également :
« On essaye de tout connaître et de tout maîtriser avant de prétendre à un poste, à une responsabilité », analyse Maître Vanessa Bousardo.
Des effets directs sur la carrière
Maître Bousardo indique que ce manque de légitimité peut impacter directement plusieurs aspects du métier :
- “Difficulté à fixer ses honoraires
- Sous-valorisation du travail
- Moindre négociation
- Accès limité aux responsabilités”
« Beaucoup de femmes ont du mal à imposer des honoraires à la hauteur de leur travail et de leur expertise », constate Maître Vanessa Bousardo.
Ne rien s’interdire : un message clé
Le message qu’elle adresse aux jeunes avocates est clair :
« La profession d’avocat est l’une des plus belles professions qui soit », affirme Maître Vanessa Bousardo.
Mais surtout : « Croire en elles et surtout ne rien s’interdire », insiste Maître Vanessa Bousardo.
Bâtonnières du monde : une vision internationale
Avec Bâtonnières du monde, Maître Vanessa Bousardo porte une initiative qui dépasse le cadre national pour penser l’égalité à l’échelle globale.
Né d’un constat simple — les femmes, partout, sont confrontées à des difficultés similaires dans l’accès au pouvoir et aux responsabilités — ce collectif qui est désormais une association vise à créer un réseau international de femmes ayant dirigé ou dirigeant des barreaux.
L’objectif est double :
- Partager les expériences et les bonnes pratiques qui sont portées par les différents barreaux
- Réfléchir collectivement à la gouvernance et à la place des femmes dans la profession et au-delà.
Cette dynamique se traduit aussi concrètement sur la scène internationale. Maître Vanessa Bousardo s’est notamment rendue à New York en mars 2026 dernier, pour porter ces enjeux et intervenir sur des questions liées à l’accès à la justice, tout en représentant cette initiative et en favorisant les échanges avec d’autres barreaux à l’échelle mondiale.
Comme Maître Bousardo le souligne : « On n’avance jamais seules ».
Conclusion
À travers cet entretien, Maître Vanessa Bousardo met en lumière une réalité essentielle : la féminisation de la profession ne suffit pas à garantir l’égalité réelle. Seules des actions concrètes, une évolution des pratiques et une prise de conscience collective permettront de transformer durablement les carrières des avocates.
Points clés
- « On est majoritaires mais pas là où se prennent les décisions »
- La maternité reste le principal facteur de discrimination
- Les premières années sont les plus critiques
- La légitimité est un frein structurant
- Des solutions concrètes existent déjà
- Le collectif est un levier essentiel de transformation


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